Les morts de Laon
Autour du gisant de Harcigny
A Laon, qui fut une des premières capitales des rois capétiens, le gisant de Guillaume de Harcigny est une des étapes incontournables de l'historien de l'art macabre. Il occupe aujourd'hui une place d'honneur dans l'entrée du musée de la ville.
On en trouve l'histoire dans le quatrième volume, paru en 1882, d'Antiquités et monuments du département de l'Aisne, dû à Edouard Fleury pour le texte et les gravures. Je lui emprunte l'histoire de notre homme, l'histoire ensuite de son tombeau, enfin un commentaire auquel je n'ai presque rien à redire ni à ajouter.
« ...On ne dira pas de la seconde statue dont nous avons à nous occuper qu'elle est pleine de majesté et de solennité dans la mort, ni d'élégance dans son costume. Elle est absolument nue et ressemble singulièrement à une pièce d'ostéologie. Elle (…) ne rappelle plus un tueur d'hommes encore jeune, mais un guérisseur d'hommes qui a atteint une haute vieillesse. En un mot, elle nous représente dans sa décrépitude et sa maigreur des derniers jours le Laonnois Guillaume de Harcigny, né vers l'an treize cent, qui fit ses premières études à la grande école de la cathédrale de Laon, suivit les cours de médecine de l'université de Paris où il conquit le grade de magister in medicina, parcourut, pour compléter son éducation scientifique, toute l'Europe et l'Orient où il travailla sous la direction de professeurs arabes, visita au retour les universités d'Italie et rentra dans sa ville natale d'où sa réputation s'étendit (…) jusqu'à Paris où, très vieux déjà et comblé de richesses, il fut appelé en 1392, par Enguerrand VII, sire de Coucy, qui le tenait en estime et amitié, et lorsque le roi Charles VI eut (…) le premier de ses formidables accès de folie. Du 15 août 1392 au 30 septembre suivant, Guillaue Harcigny, ou de Harcigny comme on le nomme habituellement, soumit son royal malade à un régime dont la santé de celui-ci profita si vite et si complètement en apparence que tout l'entourage du prince éclatait en témoignages de joie et en admiration pour le talent et la science de ce médecin si miraculeusement arrivé de Laon.
« 'Quand maistre Guillaume de Harcely', lisons-nous dans Froissart, 'viu que le roy estoit en bon point, il en fut tout joyeux ; ce fut raison, car il avoit fait une belle cure.' (…)
« A la fin de septembre 1392, Harcigny jugea son œuvre terminée, résista à toutes ls instances faites pour le retenir à la cour dont il déclara : 'ne pouveoir supporter l'ordonnance, luy viel homme faible et impotent et (…) je veux retourner à ma nourriçon,' entendant par là sa maison natale de Laon où il reparut fatigué et modeste, quoique chargé d'honneurs et d'argent. On lui avait donné l'énorme somme de cent mille couronnes d'or, et on l'avait inscrit sur les registres de la maison royale à titre de médecin de Charles VI (…). On connaît la date authentique de son testament qui fut signé le 18 juin 1393 et par les dispositions duquel il combla de bienfaits ses concitoyens, les églises, congrégations et établissements charitables de sa ville natale (...). '...Et après veut et ordonne sa sépulture et son corps estre mis et enterrés dedans l'esglise des Cordeliers, à Laon, proche du lieu où le prescheur a accoutumés de prescher tous les dimanches, et pour faire la sépulture ordonnée il donne deux cents francs d'or ou plus si elle couste et qu'elle soit faicte belle et honorable par l'ordonnance de ses exécuteurs cy dessoubs nommez et selon la déclaration qu'il leur en a faicte.'
« (…) La statue de pierre blanche était couchée sur la dalle de marbre noir et probablement sous un dais d'architecture. Dès l'année 1627 et à cause de la suppression du petit cimetière des Cordeliers, le tombeau de Harcigny avait été transporté dans l'église de ces religieux. Seul, le tombeau fut détruit en 1791, et la municipalité de la ville de Laon, se souvenant (…) des libéralités de son célèbre enfant, prit, à la date du 4 août 1792, une délibération par laquelle elle suppliait l'Administration départementale de permettre que les restes mortels de Guillaume de Harcigny fussent exhumés et transportés dans la ci-devant cathédrale (…). Toute la population urbaine et ses magistrats assistèrent en grande solennité à l'exhumation et au transfert pendant lequel la statue fut portée triomphalement. Avec elle le cercueil fut enterré sous une dalle dans la nef de la cathédrale. Un médecin (…) assistait à ces cérémonies et vivait encore en 1843, moment où il fournit, avant de mourir, des indications précises sur l'endroit où on retrouverait cette statue exhumée alors et donnée plus tard par la mairie de Laon au musée que la Société académique commençait à former.
« Il est probable que la hardiesse d'abord de la complète nudité d'une statue à exposer en public dans un lieu saint, ensuite de la représentation fidèle et presque anatomique de la maigreur extrême d'un vieillard arrivé à l'excès de l'étisie, constitue, en fait d'art du moyen âge, un fait très rare,sinon unique, très original dans tous les cas et qui frappait l'attention de tous les visiteurs du musée ouvert au public depuis 1860. »
Malgré la précision de ses explications, il me semble bien, comme à tous les historiens de l'art macabre, qu'Edouard Fleury ne voit pas qu'il s'agit du cadavre d'Harcigny qui est représenté, et non du vieil homme décrépit. Il s'agit bien d'un « transi », qui n'a que la peau sur les os. Je ne peux pas en vouloir à Fleury, et d'autant moins qu'il complète le texte par une gravure légendée « Ed. Fleury d'après un dessin de M. Labouret ». Ha ha ha ! Il s'agit d'Amédée Labouret (1811-1897), mon arrière-arrière-grand-père, artiste peintre laonnois, élève d'Ingres. Vous en voyez plus bas le portrait par son fils Georges (1844-1912), peintre aussi et conservateur du musée de Laon. Nous devons à la gentillesse du conservateur actuel du musée, M. Rémi Bazin, et de sa collaboratrice Morgane, l'exhumation (sic) du dessin original de mon arrière-arrière-grand-père. Grâce à ce dessin précis, on apprend que le bras droit de Harcigny avait disparu et a été restitué.
J'ai découvert ainsi en juin 2026 que le macabre intéressait ma lignée depuis quatre générations ! J'y ajoute une sorte de confirmation avec le dessin de fémur réalisé par mon père Georges (1919-2010) pendant ses études de médecine. Ici aussi, l'anatomie relie l'art et la médecine. Tout se tient !
Il convient aussi de ne pas laisser Harcigny affronter seul la curiosité des amateurs de représentations macabres en visite à Laon. La collégiale Saint-Martin de la même ville est une grande et belle église de l'ordre de Prémontré. C'est encore grâce à M. Rémi Bazin qu'il nous a été permis de la visiter et d'en apprécier la statuaire variée. On y trouve notamment une remarquable représentation d'un cadavre d'abbé mitré mangé aux vers. Ce bas-relief orne une stèle funéraire carrée de 73 cm de côté, en calcaire gris clair, apposée sur un des piliers sud de la nef. Il s'agit de Pierre Dupont, qui fut abbé e 1447 à 1461 : on lit assez facilement en dernière ligne : « petrus deponte abbas » (voir https://pop.culture.gouv.fr/notice/palissy/IM02000324 )
Enfin, dans la cathédrale comme à Saint-Martin, quelques dalles funéraires au sol, et quelques stèles murales, ajoutent des têtes de mort plus ou moins artistiques à cet inventaire macabre très respectable, et en assurent ici la ponctuation.