Art macabre en Ecosse
Il n'est pas possible de rendre compte de l'ensemble du sujet à partir de voyages courts et partiels. L'espace même de ce site n'y suffirait pas, du reste. Nos trouvailles autorisent cependant à classer l'Écosse parmi les hauts lieux des représentations de la mort. Et le peu que nous pouvons vous montrer offre une gamme surprenante, du réalisme à la caricature, de la gravité à la drôlerie.
ROSSLYN
La place d'honneur revient à la chapelle de Rosslyn. Beaucoup de choses ont été dites et écrites au sujet de cette église inachevée de la fin du XVe siècle, située à une dizaine de kilomètres au sud d'Edimbourg. Les amateurs de transmissions mystérieuses l'attribuent aux Templiers et aux francs-maçons. L'historien Robert Cooper a démontré définitivement que ces théories relèvent du fantasme et reposent sur de flagrants anachronismes. Reste un monument étrange, qui a de quoi sidérer le visiteur par sa profusion décorative sculptée.

Parmi les nombreux thèmes traités sur les voûtes, les colonnes, les linteaux, les corbeaux et consoles (etc), on trouve la seule danse macabre subsistant au Royaume Uni. Il faut savoir où la trouver : elle épouse deux arêtes des voûtes de la chapelle de la Vierge, située en arrière du choeur, dans l'angle nord-est du bâtiment. Dix-sept médaillons rectangulaires d'une trentaine de centimètres de haut s'y suivent. Dans seize d'entre eux, un ou deux personnages vivants y sont accompagnés de squelettes ; le dernier montre un squelette seul sous des arbres. Tous ne sont pas identifiables avec certitude. Les identifications reconnues me semblent souvent sujettes à caution. On peut cependant y reconnaître certains des acteurs traditionnels des danses macabres, mais aussi des personnages plus populaires, et nulle part représentés de cette façon.
On s'accorde plus ou moins à identifier, de bas en haut, sur l'arête de droite : l'abbé, l'abbesse, un personnage non identifié, une femme au miroir, un autre personnage non identifié, l'évêque, le cardinal, le courtisan, le roi ; et, sur l'autre arête, le laboureur, le charpentier, le jardinier, l'athlète, l'enfant, un couple, le fermier. Un squelette isolé termine la farandole. Ils sont ici présentés dans cet ordre.





Les figures sont petites, haut placées, en faible relief et érodées. Pourtant, la frise mérite d'être considérée avec le respect dû à la plus ancienne danse macabre d'Europe encore en place, et entière.
A Rosslyn aussi, il faut noter une belle dalle, probablement d'origine funéraire, dans la crypte où sont rassemblés des débris lapidaires. Elle est à interpréter comme une allégorie du destin égalitaire : « Omnia mors aequat ».

Nous remercions le Rosslyn Chapel Trust, et notamment M. Graham MacKay, de nous avoir permis de prendre des photos. Aussi médiocres soient-elles, je crois que c'est la première fois que des représentations de tous les personnages de la danse macabre de Rosslyn sont publiées en France (peut-être même sur internet). Le centre d'accueil des visiteurs montre des photos de qualité, et les curieux doivent faire le voyage.
CIMETIÈRES
Les représentations macabres abondent dans les cimetières écossais. Ceux-ci ne sont pas, comme en France, dallés de pierres tombales. Ils sont hérissés de stèles plantées dans l'herbe, comme un rappel des alignements mégalithiques. C'est sur ces stèles qu'on trouve, et presque dans chaque cimetière ancien, des têtes de mort, des os croisés, parfois des squelettes entiers. Leur inventaire, et souvent leur datation, semblent impossibles ; leur typologie reste à faire. Ici, contentons-nous d'en présenter quelques images qui en montrent la beauté et la diversité, des plus naïves aux plus réalistes.
A Edimbourg, au cimetière de Greyfriars célèbre pour son chien et ses fantômes, d'imposants monuments funéraires du XVIIe siècle affichent à leur sommet des évocations de la mort. On y trouve aussi un rare squelette dansant. Joignons-y, même s'il ne présente pas d'image macabre, l'émouvant mémorial des dix-huit mille « covenants » (protestants) exécutés ici de 1661 à 1688.


De Pierowall, aux Orcades, à Melrose, aux marches de l'Angleterre, en passant par Leith, Meigle ou Elgin, les stèles offrent un échantillonnage de têtes de morts pour tous les goûts.



C'est au cimetière des marins de Leith qu'on trouve cette émouvante opposition des visages vivant et mort, de part et d'autre de la stèle.

Les dalles tombales horizontales ne sont pas inconnues en Ecosse. Elles semblent réservées aux inhumations dans les églises. Notamment, plusieurs présentent des images macabres dans les belles ruines de la cathédrale d'Elgin.


Notons quelques étrangetés. Certaines sont dues à une inspiration originale, comme cette étonnante tête stylisée à Elgin qu'on serait tenté d'attribuer à Paul Klee. D'autres relèvent de fantaisies de la nature, comme, à Meigle, ce crâne à la moustache de mousse.



CATHÉDRALE DE KIRKWALL
La cathédrale romane de Kirkwall est à juste titre surnommée « la Lumière du nord ». Le cimetière qui l'entoure est vaste mais moderne (on y cherche longtemps la tombe du poète). Les pierres tombales anciennes décorent les murs, sous les belles doubles arcatures aveugles, si typiques de l'art roman britannique. Elles couvraient jadis des tombes dans la nef de la cathédrale, Ces dizaines de pierres sculptées présentent un échantillonnage exceptionnel de memento mori explicites, finement sculptés, le plus souvent dans un beau grès blond. Ainsi, l'intérieur de l'église est encerclé de cette haie de morts qui invitent les vivants à la vigilance : on y trouve souvent le classique « Memento mori », mais souvent aussi « mors patet, hora latet », qu'on peut traduire par « la mort est certaine, son heure est incertaine », et qui rappelle la parole évangélique : « Tenez-vous prêts, car vous ne savez ni le jour, ni l'heure. »



On remarque aussi un autre type de memento mori, appelé « mort brod ». C'est un panneau de bois peint, en forme de losange, suspendu à un pilier de la nef. Il date du XVIIe siècle et commémore la mort d'un vitrier de Kirkwall, Robert Nicholson.
LES CERCUEILS MINIATURES
Enfin, il ne faut pas oublier, au musée d'Edimbourg, à côté d'un ancien corbillard qui aurait ravi Brassens, les insolites cerrcueils miniatures. On en a trouvé dix-sept, par hasard, en 1836, près du rocher des hauteurs d'Edimbourg surnommé le Siège d'Arthur. Ils mesurent moins de dix centimètres de long. Ils ont été réalisés avec soin et précision. Leur usage et leur signification restent hypothétiques. Ils ne présentent pas de signes de pratiques magiques. Certains auteurs évoquent des sépultures symboliques de marins perdus en mer, d'autres l'oeuvre d'un fou. Quoi qu'il en soit, ils constituent une curiosité de plus dans l'art macabre, qui n'a pas fini de nous surprendre.

