MARC  LABOURET

L'arcane sans nom

Inventaire des représentations de la Mort sur les cartes de tarot.

La Mort du tarot :

 une anthologie

 

 Le jeu de tarot apparaît au XVe siècle, peut-être dès le XIVe. Il constitue un ensemble symbolique qui représente une vision du monde qui nous est aujourd'hui difficile à comprendre. Son apparition est contemporaine de celle des danses macabres ; plusieurs des "arcanes" (cartes) s'y retrouvent et peuvent partager des significations communes. Ils peuvent évoquer également les schémas explicatifs du monde que dressaient les alchimistes. Certains survivent jusque dans la symbolique maçonnique. D'autres enfin semblent apparentés aux Triomphes de Pétrarque, à moins que ce ne soit ceux-ci qui dérivent du tarot. Leurs premiers usages restent inconnus : on évoque un jeu, ou un système mnémotechnique de l'ordre ontologique et moral du monde ; mais les deux ne s'excluent pas. Tout au moins sait-on que l'usage divinatoire n'est pas antérieur au XVIIe siècle.

Des débuts, il reste peu d'exemples, tous de qualité princière et conservés dans des collections prestigieuses. Copiés, réinterprétés, défigurés par des utilisations magico-zozotériques inventées du XVIIIe siècle au XXe siècle par Court de Gébelin, Papus ou Wirth, ils connaissent d'innombrables avatars. Reste qu'une anthologie des représentations de l'arcane de la Mort, ou arcane sans nom, ne me semble pas avoir été rassemblée, alors qu'elle participe d'une plus vaste anthologie des images de la Mort allégorique. C'est d'abord à titre iconographique que je les rassemble ici.

La mort à cheval

Suivant une des rares évocations bibliques du personnage allégorique de la Mort, dans le livre de l'Apocalypse de Jean, celle-ci monte un cheval pâle... Pourtant, la monture est plutôt sombre dans deux des plus anciens jeux connus : le jeu dit Cary-Yale, et le jeu dit de Charles VI (tous deux du quinzième siècle). On y ajoute la mort du "minchiate de Florence" (1860-1890) et une carte d'un jeu anonyme contemporain.

a1 Cary Yale  a2 CharlesVI

a7 Minchiate de Florence 1860 1890  a14 divers 2

La mort en archer

La menace de la mort l'a fait représenter longtemps porteuse de flèches ou de javelots. La magnifique carte du jeu de Visconti-Sforza est unique de ce genre.

b3 Visconti Sforza

 

Plusieurs représentations atypiques

Originales, les cartes de Cattelin à Lyon (1557), du tarot dit "de Paris", et plus encore de celui d'Etteilla (1785), qui évoque bien les danses macabres.

c3b cattelin lyon 1557  d3c tarot de paris  e6b etteilla 1785

La faucheuse

Les représentations les plus nombreuses, et assez stéréotypées, sont celles de la Mort en moissonneuse. Remarquons les plus anciennes : à la première ligne, de gauche à droite : Jean Noblet, 1659 ; Jacques Viéville, XVIIe siècle ; tarot de Besançon, XVIIe siècle ; tarot piémontais de Solesio, 1865. Le premier arcane de la deuxième ligne est celui d'Oswald Wirth. A la troisième ligne, le troisième est celui de Nicolas Convers (dit tarot de Marseille, ville où il a été édité vers 1760). A la quatrième ligne, on a de gauche à droite la Mort vue par Jean Dodal (XVIIIe siècle), par Court de Gébelin (XVIIIe siècle), par Papus. Les autres les copient plus ou moins artistiquement...

f4a jean noblet 1659  f4b jacques vieville xvii  f4 Tarot de Besanon Renault  f8 Piedmontese tarot Solesio 1865

f10 wirth  f14 divers 1 f14 divers 1  f14 divers 2

f14 divers 4  f14 divers 5  g5b  g5d

g5 Jean Dodal xviii  g6 Court de Gbelin  g9 Papus  g13 arcane sans nom tarot capek

g13  g14 divers 3

Faux et usage de faux

Ces représentations de la Mort s'inscrivent donc dans un langage symbolique que nous comprenons mal. Or, aucun symbole ne fonctionne seul, chacun appartient à un ensemble, qui a son vocabulaire et sa grammaire. C'est vrai du Tarot comme des symboles mathématiques ou de ceux du Code de la route. Toute signification isolée que nous pouvons proposer d'un des arcanes reste donc incertaine, voire trompeuse. Toutefois, par rapprochements avec d'autres systèmes symboliques et/ou iconographiques, le thème de la mort peut ici recevoir quelques commentaires prudents.

La comparaison avec les danses macabres, dont le tarot est exactement contemporain, s'impose d'abord. D'une part, la présence d'arcanes du pape, de l'empereur et de l'ermite évoque une même conception de la hiérarchie sociale, dont l'égalité devant la mort est particulièrement affirmée par les deux premières cartes ci-dessus : la mort fauche de son cheval les rois et les prélats (et des têtes de rois se cachent souvent encore dans les foins de la Mort moissonneuse). Le message ironique et égalitaire est complété par la présence d'une papesse et d'une impératrice, et le message anticlérical est évident. En revanche, le thème de la mort est complété dans les jeux de tarots par le thème du jugement dernier. De ce fait, la mort n'a pas ici le caractère matérialiste et définitif qui est le sien dans les danses macabres. Le jugement et la vie éternelle sont plus forts que la mort.

Le rapprochement avec les Triomphes de Pétrarque est riche d'enseignements. Dans ceux-ci, les personnages dont le poète décrit le défilé triomphal ne sont pas les mêmes : la Mort y est intercalée entre la Chasteté et la Renommée, absentes des tarots. Mais l'existence d'une hiérarchie entre les personnages peut évoquer celle de cartes à jouer : la Chasteté est plus forte que l'Amour, la Mort plus forte que la Chasteté, cette dernière est elle-même vaincue par la Renommée, et l'Eternité a le dernier mot. Au vitrail d'Ervy-le-Châtel (XVIe siècle), tous ces triomphes encadrent le triomphe de la Vierge Marie, et sont dominés par la Sainte Trinité. Le langage unifie les mythologies antiques (de Cupidon aux Parques), ainsi que les rappels moraux, dans une doctrine chrétienne du salut (sotériologie). Le contenu diffère de celui du tarot, mais l'intention globale n'est peut-être pas très différente. Rappelons que le jeu de tarots était aussi appelé à ses débuts giuco dei triumphi, ludus triomphorum, et qu'en anglais encore un atout se dit trump, dérivé de triomphe,  ce qui n'est pas pour rassurer sur le plan géopolitique actuel.

ervy general  ervy mort  ervy renommee

Le vitrail des Triomphes de Pétrarque à Ervy-le-Châtel (Aube) : vue générale, la Mort, la Renommée.

Revenons à nos cartes. L'attribut de la Mort y est presque systématiquement la faux. Deux exceptions. D'une part, le tarot de Visconti-Sforza montre la camarde armée d'un arc, ce qui rappelle de nombreuses représentations de la Mort menaçant les vivants de ses flèches ou javelots, et la citation d'Isaïe gravée à la chapelle des Ferrand : Sagittae ejus acutae, ses flèches sont pointues. D'autre part, le tarot d'Etteilla, pourtant tardif (1785), montre une Mort dansante sans aucun instrument menaçant.

Mais la faux, décidément, est le plus parlant des attributs de la Mort. Cet attribut n'est pas du tout synonyme de la flèche. Il implique une conception métaphysique particulière du trépas. Encore à la chapelle des Ferrand, on lit une autre phrase d'Isaïe : Omnis caro fenum, toute chair est comme du foin. Et dans l'office des morts, on chante en latin (ou en anglais avec Purcell) : L'homme né de la femme n'a que peu de temps à vivre ; il croît puis est coupé comme une fleur. Mais cette moisson n'est pas définitive : elle prélude nécessairement à une renaissance, elle est gage d'une fécondité future. Selon Alain Mignot (à tout seigneur tout honneur), "l'arcane XIII du jeu de tarot, la Mort, ne représente donc pas la mort physique, mais plutôt la transformation, le passage d'un état de l'Être vers un autre état. Ainsi, la faux, instrument agricole et symbole de la Mort, dessinée derrière le sablier dans bien des cabinets de réflexion, recoupe la parabole de la moisson et évoque le grain qui meurt pour donner la vie."

 

BIBLIOGRAPHIE

- MIGNOT (Alain), Secrets du Tarot, ed. Le Hérisson, Longvic, 2012 (riche bibliographie).
- Cité du Vitrail, Les Triomphes de Pétrarque, Un vitrail exceptionnel d'Ervy-le-Châtel (Aube), Troyes, 2016. 

Eviter en revanche, et Alain Mignot est d'accord avec moi, les inventions zozotériques sur le tarot de Papus, Wirth ou Guénon.

 

 

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