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Monnaies Scyphates

Ces monnaies médiévales de Byzance sont de forme concave. Pourquoi ?  Je propose une explication symbolique, à signification politico-religieuse. 

MONNAIES « SCYPHATES » : DE L’ANALOGIE STRUCTURALE A L’HYPOTHESE IDEOLOGIQUE.

A la mémoire d’Olivier Clément .

Les explications techniques

       Le nomisma histamenon (c’est-à-dire de bon poids) émis par les empereurs de Byzance prend sous le règne de Michel IV le Paphlagon (1034-1041) une forme en cupule, très exactement en ménisque, nommée concave, ou scyphate à la suite d’une confusion (1). Gardons ici ce joli nom impropre, par cuistrerie assumée et pour l’amour du grec.

        Les hypothèses les plus répandues sur sa raison d’être se réclament surtout de causes pratiques, telles que la facilité d’empilement, ou la plus grande solidité que la forme assurerait à des pièces de faible épaisseur. Ces arguments seraient plus convaincants si la forme s’était imposée ailleurs du fait d’une supériorité quelconque. Le premier semble confirmé par l’expérimentation (selon M. Pierre Crinon, qu'il en soit remercié). Pour étayer le second, on montre aisément que la forme concave (ou convexe) offre une vraie résistance à la pliure, risque couru par des pièces de faible épaisseur. Mais la forme présente un risque nouveau qui est celui de l’écrasement. Surtout, on verra que le nomisma ne devient mince qu’au moment où il devient scyphate. Auparavant, son épaisseur suffit à le protéger de ce risque. Aurait-on modifié la forme pour protéger d'un risque inexistant ? De façon plus poétique, nous avons trouvé sur un site anglo-saxon l'idée que la forme donne une plus jolie sonorité aux pièces, notamment quand elles s'entrechoquent dans une bourse... On trouvera en fin d'article une annexe exposant la théorie rencontrée en Bulgarie en août 2011.

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1. Histamenon concave de Michel VII Parapinace (1071-1078)
Avers : Christ pantocrator ; revers : l'empereur portant le labarum et le globe crucigère.

       Grierson attribuait l’apparition de cette forme à un défaut de frappe : « The coins are thin and often slightly concave, or at least not quite flat. As yet this was no more than a defect in striking, and not, as it later became, a formal indication of debasement… 2» . Il considèrait qu'ensuite, la forme est maintenue pour signifier l’affaiblissement du titre, alors que les pièces de métal pur, quel que soit le métal, demeurent plates. Pourtant, il semble difficile d’attribuer à un défaut de frappe, et une pratique complexe demandant à confectionner deux coins opposés de la même courbure, et la constance de cette pratique qui touche immédiatement (dès Michel IV) plusieurs coins successifs ; s’il s’était agi d’une maladresse, on pouvait la corriger, mais il n’en a rien été ; il nous semble déjà y avoir ici l’expression d’un choix délibéré. D’autre part, il est contradictoire de voir dans la forme scyphate l’indication de l’affaiblissement du titre, puisqu’au contraire elle affecte au premier chef les monnaies de bon poids (histamena de 4,55 g), tandis que les pièces d’or plus légères (tetartera de 4,13 g) demeurent plates. D’ailleurs, les analyses effectuées montrent que la dégradation du titre affecte les deux monnaies d’or simultanément et dans les mêmes proportions. Enfin, à notre sens, ce point contribue à écarter la thèse du défaut : n’est-il pas permis de supposer que le plus grand soin soit apporté aux meilleures monnaies ?

       De façon plus argumentée, François Delamare, Pierre Montmitonnet et Cécile Morrisson proposent une explication mécanique 3. Au terme d’une étude technique très poussée, ils concluent que la modification de forme vient de la volonté d’améliorer la rentabilité des ateliers. En effet, en frappant seulement le centre du flan, la force mise en œuvre est moindre. Et, comme le titre baisse, l’adjonction d’argent rend le métal plus dur, multipliant par quatre la dureté de l’alliage entre 960 et 1150. L’adoption de coins respectivement concave et convexe permet de maîtriser et d’uniformiser la déformation des marges, qui serait aléatoire avec des coins plats.
       Plusieurs éléments nuisent à la démonstration.
  - L’adoption de la forme scyphate a lieu alors que la dépréciation est encore minimee; la dureté n’a alors augmenté que faiblement. Il est difficile d'imaginer qu'on ait anticipé la dépréciation du ou des siècles suivants.
  - La concomitance de l’élargissement du flan et de l’adoption de la concavité, reconnue par les auteurs de l’article, ne permet pas de considérer la seconde comme une conséquence du premier plutôt que l’inverse.
    - La surface frappée est de taille sensiblement équivalente à celle des pièces antérieures plus épaisses. Le gain ne peut être que très minime.
    - Le très faible relief de la gravure nous semble devoir être pris en compte dans une analyse de l'énergie mise en oeuvre.
   - L’élargissement du flan et la forme scyphate sont d’abord et surtout appliqués aux monnaies d’or, métal mou. Si la recherche de productivité s’était appliquée aux métaux plus durs, elle aurait eu plus d’efficacité.

       Nos auteurs, peu convaincus eux-mêmes, constatent que l’objectif de productivité n’est atteint que très partiellement, et très vite plus que compensé par l’augmentation de la dureté de l’alliage utilisé 4. Il resterait d’ailleurs à démontrer qu’un gain de productivité aurait constitué aussi un gain de rentabilité plus que marginal, dans une société où le coût de la main-d’œuvre était très bas, et en tout cas infime par rapport à la valeur de la production de monnaies d’or (il est même probable que les notions de productivité et de rentabilité soient des anachronismes totalement dénués ici de signification, même non consciente). Enfin, comme en marge de leur démonstration technique, s’ils notent à juste titre que « les solidi concaves présentent toujours le droit du côté convexe »5, ils n’en proposent pas d’explication, et cela ne les empêche pas de juger la forme « extravagante ».

       Il faut noter surtout que la solution scyphate ne s’est imposée dans la durée qu’à Byzance, alors que les problèmes techniques signalés se sont posés ailleurs. Les mêmes causes ne doivent-elles pas produire les mêmes effets ? Comment les rois d'occident et leurs grands féodaux pouvaient-ils frapper les flans larges de leurs nobles ou lions heaumés ? Revenant sur le sujet dans un article de 2007, Cécile Morrisson confirme que cette persistance de la forme concave ne peut être expliquée par des raisons techniques, et invoque le conservatisme, assorti d’un point d’interrogation 6.

       En somme, cette étude technique nous semble mieux expliquer le comment que le pourquoi. Elle ne nous paraît pas démontrer que la forme concave « n’est pas désirée, mais n’est qu’une conséquence des choix techniques détaillés ci-dessus.» A notre avis, au contraire, ces choix n’ont de sens qu’en application d’une volonté politique délibérée. Seule celle-ci justifie que la solution scyphate soit copiée par les ducs d’Epire, les rois de Chypre, ceux de Sicile, ceux de Bulgarie, tous dans la dépendance culturelle de Constantinople. Nous rejoignons la thèse du conservatisme, à condition de ne pas le considérer ici comme une force d’inertie, mais comme une volonté de fidélité aux valeurs traditionnelles qui fondent l'Etat byzantin.


1 Philip GRIERSON, Nummi scyphati, the story of a misunderstanding, Numismatic chronicle, 1971, pp 253-260. Grierson montre que l’appellation vient de l’arabe et s’applique dès 1024 aux monnaies présentant un triple grénetis, et non pas du grec skyphos, la coupe. Les anglo-saxons parlent donc de cup coins, monnaies en coupe.

2 « Les pièces sont minces et souvent légèrement concaves, ou tout au moins pas tout à fait plates. Jusqu’alors, ce n’était rien d’autre qu’un défaut de frappe, et pas encore, comme c’est devenu plus tard, une indication formelle de dépréciation. » Alfred R. Bellinger et Philip Grierson, Catalogue of the byzantine coins in the Dumbarton oaks collection, Dumbarton oaks center for Byzantine studies, Trustees for Harvard University, Washington, 1973.

3 François Delamare, Pierre Montmitonnet et Cécile Morrisson, Une approche mécanique de la frappe des monnaies. Application à l’étude de l’évolution de la forme du solidus byzantin, dans Revue numismatique, VIe série, tome XXVI, 1984, p 7-39.

4 Pour les aspects techniques et notamment la composition du métal des pièces et leurs poids, se référer à l'incontournable étude de Cécile Morrisson, Claude Brenot, Jean-Noël Barrandon, Jean-Pierre Callu, Jacques Poirier et Robert Helleux : l'Or monnayé I - purification et altérations de Rome à Byzance, Cahiers Ernest Babelon 2, éditions du C.N.R.S., Paris 1985.

5 Article cité, p. 25.

6 Cécile Morrisson, Coins monétaires byzantins, dans Conii e scene diconiazione, Lucia Travaini et A. Bolis éd., Rome, 2007, pp. 241-252.

Analogie structurale


       Les explications techniques nous semblent surtout futiles. Elevons le débat. En tous lieux et en tous temps, la monnaie véhicule l’image symbolique résumant le pouvoir politique, qu’il soit personnel, démocratique ou, comme ici, théocratique. Elle est le moyen le plus répandu et le plus évident de propager la représentation que le pouvoir veut donner de lui-même.

       La société byzantine est, comme bien d’autres mais plus que beaucoup, de celles où le religieux et sa symbolique imprègnent, et même dominent, tous les champs d’activité humaine. Comme dans l'occident roman à la même époque, tout prend sens par l’interprétation théologique, de la politique à l’économie ; bien évidemment les arts majeurs sont l’expression du sacré. La numismatique, qui participe de la politique, de l’économie et de l’art, peut-elle esquiver la sacralisation ? On sait combien elle y est significative de l’évolution de l’idéologie impériale, autant religieuse que politique[1].

       Nous allons vérifier que les monnaies scyphates s’inscrivent dans un système cohérent d'idées et de significations. Elles participent à cette symbolique par leur forme, les images qu’elles portent, et leur matière.

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2. Coupoles d'une église de Constantinople (Fethiye camii).

       Soulignons en premier lieu l’analogie entre leur forme et celle des coupoles des églises. Précisons, au risque de paraître nous éloigner d’abord de la numismatique. L’architecture des églises byzantines choisit le plan centré aux alentours de l’an 800, à l’issue de la querelle des images. Celui-ci y demeure le type quasi-exclusif jusqu’à la fin du Moyen-âge [2]. L’église est cruciforme, inscrite dans un carré, couverte d’une coupole de plan circulaire. La signification d’un tel schéma a été démontrée. Georges Duby l’exprime : « Cette structure architecturale entendait exprimer symboliquement la mission spécifique du roi, qui était d’intercéder pour son peuple auprès de Dieu, d’assurer la communication bénéfique entre le temporel et le spirituel, entre la nature et la surnature. Ce type d’édifice réalise en effet la connexion entre le carré, signe de la terre, et le cercle, signe du ciel… »[3]

       L’église orthodoxe met en valeur la verticalité, relation de chacun avec le sacré, mais aussi l’autorité divine, que le pouvoir politique représente dans la société. Elle est, consciemment, un microcosme ; celui-ci est « représenté, à la fois, par la structure de l’édifice à coupole et par une certaine succession d’images qui figurent Dieu et ses sujets fidèles dans le Cosmos… »[4] Dans ce programme, la coupole, et nous nous rapprochons de notre sujet, est le lieu de la représentation du Christ Pantocrator, c’est-à-dire tout-puissant. Grabar montre que c’est à la fin du IXe siècle que le Pantocrator « quitte l’abside des églises byzantines pour monter dans la coupole (…) parce que cet emplacement correspondait au « ciel » dans l’église byzantine de type cubique qui se répandit après la crise iconoclaste. » Dafni en est un exemple probant (illustration 3), mais on retrouve cette présence partout, de Palerme à Kiev [5]. Rappelons la théologie des images sacrées, définie avec vigueur pour clore la crise iconoclaste : selon Paul Evdokimov, « c’est bien l’Hypostase du Christ qui nous apparaît sur les icônes. » La ressemblance au modèle conditionne l’efficacité sacramentelle de l’image vénérée où l’on contemple Dieu incarné [6]. Quand, le visage sévère, tenant le livre sacré auquel il s’identifie comme Verbe divin, représenté à mi-corps, il est dit Pantocrator. Le même, représenté en entier et sur un trône, en toute rigueur, n’est pas appelé Pantocrator, mais Trônant. Cette représentation est plus rare sur les coupoles d’églises [7].

       Il y a coïncidence parfaite dans le temps entre l’apparition du Christ Pantocrator sur les coupoles et sur les monnaies des empereurs de la dynastie macédonienne (illustration 4), au point qu’on ne peut dire lesquelles ont copié les autres. Les monnaies sont ainsi des icônes miniatures. André Grabar prouve leur caractère sacré par diverses citations et anecdotes. A la fin de la dynastie, elles deviennent scyphates. C’est sur leur face convexe qu’on retrouve les représentations absolument identiques au modèle des coupoles [8], de façon quasi-systématique pendant quatre cents ans, jusqu’à la ruine de l’empire byzantin. L’analogie s’en trouve puissamment renforcée, au point qu’il nous semble difficile de la croire inconsciente.

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3. Christ pantocrator, coupole de l'église de Dafni.

       Enfin, sur la coupole mosaïquée du monument comme sur les icônes et la monnaie, le Christ apparaît dans la lumière divine symbolisée par l’or. Rappelons que le caractère sacré du métal le plus noble et le moins corruptible est universel. En matière monétaire, son usage manifeste la souveraineté. A Byzance, il est un monopole impérial. L’atelier de purification du métal fonctionne dans le palais impérial même. Il ne peut être neutre que l’invention de la forme concave affecte d’abord et surtout la monnaie la plus noble, la plus élevée et faite de l’or le plus pur du temps.

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3 bis. Deux coupoles d'églises de Constantinople.

       L’icône christique est représentée sur le côté convexe des monnaies scyphates, et sur le côté concave des coupoles. Nous n’y voyons pas une contradiction, mais bien un renforcement de l’hypothèse : en effet, la face concave représente l’Empereur. Comment mieux exprimer son rôle de représentant du Christ sur terre ? La toute-puissance du basileus procède directement de celle du fils de Dieu, selon la doctrine élaborée par Constantin et Eusèbe de Césarée pour christianiser le culte impérial romain [9]. La monnaie a un haut et un bas. Le Christ est évidemment du côté du ciel, et l’Empereur le représente sous la coupole symbolisant la voûte céleste, du côté de la terre.

       Hélène Ahrweiler explicite l’articulation du politique et du religieux dans cette idéologie : « [L’empereur] est le lieutenant de Dieu sur la terre, il est le délégué du Christ… »[10]. « Pieux élu de Dieu », l’empereur « occupe dans la cité terrestre la place de Dieu dans la cité céleste, et la cité terrestre n’est que l’image du royaume de Dieu. » [11] Le pouvoir sacralisé de l’empereur est aussi illustré sur les nombreuses monnaies par les attributs sacrés dont il est paré : couronne, labarum (l’étendard de Constantin), loros (étole sacerdotale), globe crucigère… La signification de ces attributs renvoie à la même symbolique [12]. Même les usurpateurs qui peuvent nous sembler les plus cyniques et sanglants montrent l’origine divine, voire miraculeuse, de leur pouvoir sur les nomisma où ils sont couronnés par le Christ, Saint Démétrius ou la Vierge Marie.

       Nous pensons avoir montré que l’analogie porte à la fois sur la forme en coupole, sur la représentation du Christ, et sur l’utilisation de l’or, et avoir démontré la signification théologico-politique de cette triple coïncidence. Cela pourrait suffire à justifier que la forme scyphate n’apparaisse guère qu’à Byzance, et qu’elle s’y maintienne durablement : elle y a un sens fort. Reste à montrer qu'elle y a aussi une fonction, en expliquant pourquoi ce type monétaire apparaît à ce moment donné de l'Histoire, et comment il va évoluer. Un résumé historique de cette évolution en lien avec les événements politiques permettra aussi de rendre compte des exceptions, et de voir si elles mettent à mal notre thèse.


Histoire des scyphates

       Il y a peut-être des débuts de recherche de concavité dès 1025. Nous le disons avec prudence, car nous ne l'avons pas vérifié. C'est en tout cas ce qui est évoqué par une note de bas de page de l'article déjà cité de Mme Cécile Morrisson (et al.) sur la mécanique de la frappe des monnaies. Certaines pièces, même dès le règne de Basile II et Constantin VIII (976-1025), peuvent présenter une très faible concavité, qui ne nous semble guère probante quoi qu'elle soit concomitante avec les débuts modestes de l'élargissement du flan.

       Selon l'ouvrage de Grierson consulté, les histamena sont systématiquement scyphates dès Michel IV, et nous en faisons donc le point de départ certain de l'adoption de la forme. Si des recherches confirmaient des essais antérieurs, ceux-ci se situeraient dans le temps avant que la dépréciation monétaire devienne significative, et surtout avant l'élargissement du flan. Ce serait un argument décisif contre la thèse d'une explication technique, et un argument additionnel pour montrer l'assimilation précoce de l'icône monétaire à l'icône architecturale. Il nous semble probable que cette assimilation fonctionnait comme une évidence, dans l'esprit de la population byzantine, dès les premières représentations du Pantocrator, sous le règne de Basile 1er, même quand elles étaient plates.

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4. Solidus (sou) plat de Basile 1er le Macédonien (867-886), diamètre maxi 23 mm.
Avers : Christ pantocrator ; revers : Basile 1er et son fils Constantin VII Porphyrogénète.

       Admettons que la forme qui nous intéresse soit adoptée sous Michel IV le Paphlagon. Celui-ci accède au trône, en 1034, en trois temps : il devient d'abord l’amant de l’impératrice Zoé, âgée de 56 ans, puis il fait étouffer son mari, Romain III Argyre, dans son bain, enfin, il épouse Zoé, le jour même, avec la bénédiction du Patriarche de Constantinople. Un miracle, donc. Au-delà de l’anecdote joliment byzantine, considérons le besoin d’affirmer la légitimité sacrée du pouvoir, quand on l’a ainsi conquis à la hussarde.

       Cette usurpation intervient après plus d’un siècle et demi de légitimité dynastique macédonienne quasiment ininterrompue : Zoé est l’héritière de la lignée la plus prestigieuse de l’histoire de Byzance, qui a donné à l’Empire ses plus grandes dimensions depuis Justinien. La monnaie scyphate apparaît à l’apogée de l’Empire, et si elle va accompagner sa décadence précipitée, elle ne présente au départ aucun signe nouveau de dépréciation monétaire.

       Les nomisma de Michel IV sont exclusivement [13] des scyphates légèrement concaves, représentant le Pantocrator en buste sur l’avers et sur le revers l’empereur, également en buste. L’image est celle que les ateliers monétaires ont l’habitude, et la maîtrise technique, de représenter. On lui donne une courbure. Celle-ci n’affecte que l’histamenon de bon poids, tandis que le tetarteron, monnaie d’or plus légère mais de même titre, reste plat. A ce stade, il ne peut guère s’agir d’une maladresse, ni d’un signe de dépréciation, ni d’une recherche de rentabilité. Rappelons que Michel IV a exercé le métier de changeur avant de devenir basileus… On peut supposer qu’il connaît aussi bien la valeur symbolique des monnaies que leur valeur matérielle. Quant à penser qu'il ait lui-même décidé de faire incurver les pièces, cela, sans être absurde, relève de l'imagination.

       Michel IV meurt en 1041 ; son neveu Michel V le Calfat, ouvrier du port qu’il a fait adopter par Zoé, lui succède, et règne 132 jours calamiteux, avant d’être renversé par une émeute populaire. Cette anecdote montre que la légitimité sacrée du pouvoir n’est pas si automatique que le prétend la doctrine. Sous son règne, le seul histamenon connu (et en un seul exemplaire) représente au revers Zoé, et n'est pas concave. Nous n'irons pas jusqu'à assurer que si Michel V avait eu la présence d'esprit de faire frapper des monnaies scyphates à son effigie, il eût échappé à son sort tragique. Reste que le droit divin a besoin de signes, sinon de preuves.

       Ensuite, Zoé, âgée de 64 ans, fait monter sur le trône Constantin IX Monomaque ("le Gladiateur"), en l'épousant en troisièmes noces. Passons sur les frasques croustillantes de la vie de ce parvenu pour seulement rappeler que son règne désastreux est marqué sur le plan extérieur, à l'ouest, par la perte définitive de l'Italie et le schisme religieux avec Rome (1054), au nord par les invasions russe et pétchenègue, que d'ailleurs il repousse avec courage, et à l'est par la progression des Seldjoukides, qui vaincront bientôt Byzance (à Mantzikert en 1071). Sur le plan intérieur, Constantin Monomaque néglige toute administration et dilapide le trésor pour satisfaire ses caprices les plus frivoles.

       C'est sous son règne que la dépréciation monétaire s'accélère (passant de 0,1 % par an à 0,6 % par an). La concavité de l'histamenon augmente alors, comme pour affirmer la qualité et la légitimité de la monnaie. Il présente à l'avers un Christ, soit en buste, soit trônant, et au revers l'Empereur revêtu des insignes sacrés du pouvoir (illustration 5). Ce qui est moins conforme à notre modèle théorique, c'est la frappe simultanée de miliaresia d'argent concaves, avec la Vierge orante à l'avers (dont Grabar a démontré qu'elle se substitue à l'image antique de la Victoire) et l'Empereur en pied et en tenue militaire au revers. La forme scyphate n'y est donc associée, ni au Pantocrator, ni à l'or. En revanche, on voit bien la signification idéologique du message, et son opportunité : l'empereur est ici le représentant, et même la représentation, de la Victoire. L’analogie avec les coupoles en est amoindrie, la thèse de l’intentionnalité de la forme en est renforcée.

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5. Nomisma histamenon de Constantin IX Monomaque ((1042-1045). diamètre maxi 26 mm.
Avers : Christ pantocrator ; revers : l'empereur.

       Suivent vingt-quatre ans d’instabilité dynastique, de désastres militaires, de dépréciation monétaire de plus en plus vertigineuse. Les usurpateurs qui se succèdent maintiennent la forme scyphate pour le nomisma histamenon seul. La concavité augmente, comme pour affirmer la qualité de la monnaie et la légitimité de l’empereur. Le Christ occupe toujours le droit, avec des variantes dans le geste de la main. Notons que si un empereur (Isaac Comnène) s’y fait représenter en tenue militaire et non en costume sacré, il se fait critiquer par les dignitaires de l'Eglise (illustration 6). Cet épisode confirme que les images monétaires font partie des compétences de l'autorité religieuse.

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6. Histamenon d'Isaac 1er Cpmnène (1057-1059). Diamètre maxi 27 mm.
Avers : Christ "trônant"; revers : l'empereur portant le labarum, la cuirasse et l'épée.

       Les histamena scyphates de Romain IV Diogène (1068-1071), second époux d’Eudocie, veuve de Constantin X Doukas, peuvent paraître s’éloigner pour de bon du modèle théorique : ils ne mettent plus le Christ à l’avers. En effet, cette face convexe présente côte à côte les trois fils de Constantin Doukas, tandis qu’au revers concave le Christ bénit l’union de Romain Diogène et Eudocie. Ici, la monnaie signifie explicitement que Romain Diogène n’est que régent. Il ne règne pas au nom du Christ, mais gouverne au nom des jeunes héritiers légitimes. La couronne qu'il reçoit n'est pas celle de l'Empire, mais celle du mariage (l'échange des couronnes sur la tête des époux est le rite essentiel du mariage grec). Ce contre-exemple s’éloigne certes de la signification religieuse et surtout de l’analogie architecturale, mais il n’infirme pas, bien au contraire, notre interprétation politique de la forme scyphate : le personnage du revers gouverne au nom de celui ou ceux de l'avers (illustration 7).

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7. Histamenon de Romain IV Diogène et Eudoxie (1068-1071); diamètre maxi 27 mm.
Avers : les trois fils de Constantin X Doukas, Michel VII Parapinace, empereur en droit, au milieu ; revers : le Christ mariant Romain IV à Eudoxie.

       Michel VII Parapinace (1071-1078), puis Nicéphore Botaneiates (1078-1081), au moment où la dépréciation atteint le fond des abysses, reviennent au modèle parfait : Christ en buste ou trônant à l'avers, au revers l'Empereur revêtu des symboles de sa légitimité (illustration 1 en tête d'article).

       Alexis Comnène prend le trône en 1081, y reste jusqu'en 1118, et fonde une dynastie qui durera jusqu'en 1185. Sous son règne, l'économie de l'Empire est de plus en plus affermée aux républiques italiennes de Venise et de Gênes, et l'or part vers l'occident. L'empereur doit même s'abaisser à dépouiller de leurs métaux précieux les églises de sa capitale pour pouvoir frapper monnaie.

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8. Histamenon de Jean II Comnène (1118-1143); diamètre 31 mm.
Avers : Christ "trônant" ; revers : l'empereur et Saint Georges.

       La réforme monétaire d’Alexis Comnène, en 1092, mérite qu’on s’y attarde. D’une part, on crée un nouvel hyperpère d’or d’assez bon aloi [14], concave lui aussi et de même poids que le nomisma histamenon. Insistons sur le choix de la forme scyphate pour la nouvelle monnaie : s’il y a là conservatisme, ce n’est pas par habitude, c’est bien une manifestation de volonté. La monnaie de la meilleure qualité possible se doit d’être en forme de coupole. D’autre part, on entérine l’appauvrissement de l’ancien histamenon, qui sans discontinuité matérielle change de nom pour celui d’aspron trachy (ce qui veut dire blanc et concave) d’électrum (de 300 à 100 millièmes d’or), en conservant lui aussi le même poids [15].

       Ainsi, les Comnènes conservent la forme, mais le titre ne cesse de se dégrader encore, et le métal passe peu à peu de l’électrum à l’argent, voire au billon. Même dans ces métaux, la forme scyphate reste liée à la représentation du Christ au-dessus de l’empereur. Au revers, l’empereur, quant à lui, est alors souvent accompagné de la Vierge ou d’un saint : Georges, Théodore, Démétrius à Thessalonique (illustration 8)… Enfin, à la fin de la période Comnène, si l'hyperpère demeure fidèle au Pantocrator, on voit apparaître des aspron trachea d’électrum où la Mère de Dieu, portant un médaillon contenant le Christ, remplace le Christ sur la face convexe (illustration 9). Ainsi, la dégradation du système de représentation accompagne-t-elle la décadence monétaire.

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9. Aspron trachy de Manuel 1er Comnène (1143-1180); diamètre 32 mm.
Avers : la Vierge tenant un médaillon du Christ enfant ; revers : l'empereur à gauche reçoit le labarum de Saint Démétrius à droite.

       Les Ange (ill.10) succèdent aux Comnène, jusqu’au pillage de Constantinople en 1204, par ceux qui se disent croisés et que les grecs disent latins. Ensuite, la continuité byzantine se transmet, vaille que vaille, par les Lascarides de Nicée (1204-1261) (ill.11), puis les Paléologues (1261-1453) (ill.12), qui règnent sur un Etat peau de chagrin jusqu'à la prise de la Ville par les turcs. Sous ces diverses dynasties de la décadence, la forme scyphate se perpétue. Désormais, l’avers porte aussi bien Saint Nicolas ou Saint Georges que le Christ ou la Vierge, comme si l’empereur du revers ne savait plus à quel saint se vouer. Enfin, on trouve encore de rares monnaies concaves, comme égarées, dans l’empire de Trébizonde. Peut-être est-ce encore une façon de se réclamer de la continuité de l’Empire Romain d’Orient, dont il reste si peu de chose.

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[1] André Grabar utilise abondamment les monnaies, et peut-être plus qu’aucun autre historien de l’art, à l’appui de ses explications lumineuses sur les rapports entre art, pouvoir et pensée. Il souligne à plusieurs reprises que l'image sur la monnaie a toutes les caractéristiques sacrées de l'icône. André GRABAR, l’Iconoclasme byzantin, Flammarion, Paris, 1998.
[2] Cyril Mango, Architecture byzantine, Gallimard-Electa, Paris, 1993 ; Etienne Coche de la Ferté, l’Art de Byzance, Mazenod, 1981…
[3] Georges Duby, le Moyen-âge, Skira, Genève, 1995. Voir aussi : Gérard de CHAMPEAUX et Dom Sébastien STERCKX : Introduction au monde des symboles, Zodiaque, 1972.
[4] André Grabar, Byzance - l’art byzantin du moyen âge, Paris, Albin Michel, 1963.
[5] Le Pantocrator de la coupole de Sainte-Sophie a malheureusement disparu, mais il reste notamment : Palerme (chapelle palatine ; Monreale ; Cefalu), Kiev (cathédrale Sainte-Sophie), Lagoudera (Chypre), Arta (Epire), Constantinople (Fethiye Camii et Kariye Camii, illustration 3 bis), Dafni (ill. 3), Hosios Loukas, Mistra, Mont Athos, Thessalonique (Saint-Georges, Saints Apôtres), Chio, Ochrid (Serbie), etc. Cette liste a pour objet de montrer l’évidence de l’association du Pantocrator et de la coupole pour le byzantin médiéval. Ajout d'août 2011 : en Bulgarie, les églises médiévales de Bojana et de la rotonde Saint-Georges à Sofia, sont aussi dominées par le Pantocrator (peint).
[6] Paul EVDOKIMOV, l’Art de l’icône, théologie de la beauté, Desclée de Brouwer, 1972. Par ailleurs, André Grabar (ouvrage cité) montre que les images monétaires font partie, sans ambiguité, du domaine des images sacrées, bien avant de devenir concaves.
[7] Kizil çukur (Haçli Kilise) ; Mégare ; Palerme, église de l’Amiral ; Ravenne…
[8] Anthony Cutler et Jean-Michel Spieser, Byzance médiévale, Gallimard, l’Univers des formes, 1996 : « La même image du Christ [Pantocrator] apparaît sur de nombreux types monétaires, en particulier sur toutes les monnaies d’or, sous la dynastie macédonienne, en association avec l’image impériale. » Mais ici non plus, les auteurs ne relèvent pas que l’analogie se perfectionne à la fin de la dynastie par l’adoption de la forme concave.
9] Friedrich Gerke, La fin de l’art antique et les débuts de l’art chrétien, Paris, Albin Michel, 1973. Selon cet ouvrage, le plan carré des églises est aussi d’origine constantinienne.
[10] Hélène Ahrweiler, l’Idéologie politique de l’empire byzantin, P.U.F., 1975.
[11] Michel Kaplan, Tout l’or de Byzance, Découvertes Gallimard, 1991.
[12] Le labarum porte le chrisme, signe grâce auquel Constantin remporta la victoire du pont Milvius, plaçant ainsi son triomphe sous l’autorité du Christ : in hoc signo vinces (par ce signe tu vaincras). Rappelons que le chrisme est composé des initiales ΧΡ, deux premières lettres de Christ ; quand on y ajoute les lettres A et Ω, outre la signification explicite que le Christ est le commencement et la fin, on écrit et on lit le mot XPAΩ, « je domine » (du verbe qu’on retrouve, précisément, dans Pantocrator ou Cosmocrator).
[13] Grierson cite une exception, rarissime, qui aurait été frappée à Thessalonique, qui n’est pas concave, et qui pose de vrais problèmes d’attribution. Cette exception n’infirme en rien notre raisonnement.
[14] Au titre de 20,5 carats, ce qui le rapproche des premières scyphates : les histamena de Michel IV.
[15] Pour la frappe de celui-ci, la figure 24 de l'article déjà cité montre que la teneur en or, et de même la dépense d’énergie, restent dans la continuité de celle de l’ancien histamenon. La création de l’hyperpère n’améliore donc pas la rentabilité mécanique. Le graphique montre aussi, de façon tout-à-fait évidente, que l'hyperpère reproduit l'histamenon de Michel IV qui peut paraître ainsi avoir pris une valeur d'exemplarité aussi bien dans sa matière que dans sa forme.

Hypothèse idéologique

       On le voit, les exceptions à la règle générale ne sont pas de nature à ruiner notre hypothèse. Avec le temps, la décadence de l’empire et celle de sa monnaie entraînent, d’une part, la raréfaction de l’or monétaire, et d’autre part, une plus grande diversité des représentations. La monnaie reste cependant la prérogative et l’expression privilégiée de la souveraineté, et ses motifs en affirment toujours la légitimité sacrée. Il va même de soi que plus le prince est faible, et plus il a besoin de sacraliser son pouvoir. Le maintien de la concavité, qu’il soit ou non conscient, contribue à cette affirmation.

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10. Hyperpère d'Isaac II Ange (1185-1195).
Avers : la Vierge trônant et portant la tête du Christ enfant ; revers : l'empereur et Saint Michel tiennent ensemble une épée.

       La forme scyphate relève-t-elle d’un choix délibéré, intentionnel ? Les numismates hellénistes qui nous ont précédé n’ont apparemment pas trouvé de texte d’époque permettant de transformer cette hypothèse de travail en certitude. A son origine, les analogies fonctionnent trop bien pour qu’on se refuse à voir dans cette évolution une contingence technique. C’est encore plus vrai avec les siècles, quand la forme concave est conservée à travers toutes les vicissitudes politiques et économiques, faisant preuve d’une volonté de continuité symbolique.

       Nous sommes à tout le moins en présence de ce que les structuralistes appelaient la causalité interne d’un ensemble systémique : la monnaie participe pleinement de la symbolique de la civilisation byzantine médiévale. Nous espérons avoir démontré la cohérence exemplaire de la forme scyphate avec ce système global de représentations théologico-politiques, structuré, aux significations religieuse et politique explicites. Apparu à l’apogée de l’Empire, il s’étiole avec la décadence politique et économique. Quand des empereurs faibles peuvent de moins en moins se présenter comme représentants de Dieu sur terre, quand leur légitimité dynastique est de plus en plus improbable, quand leur valeur politique se dévalue comme la teneur en or de la monnaie, le rattachement de propagande à l’ancienne gloire sacrée du trône est d’autant plus nécessaire. La forme scyphate fait alors partie de ce discours. Si l’analogie structurale ne fait pas preuve d’une intention, elle ne nous semble pas pouvoir relever de la seule coïncidence, sauf à y voir une inspiration providentielle, ce qui est permis mais relève d’un autre domaine que la numismatique.

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11. Hyperpère de Jean III Vatatzès, empereur de Nicée (1222-1254).
Avers : Christ trônant ; revers : l'empereur couronné par la Vierge. Diamètre maxi 25 mm.

       En outre, si l’on admet que la forme scyphate résulte d’une volonté, cela explique simplement les solutions techniques retenues. Seule la partie centrale peut être frappée sans déformation du motif : la frappe des bords se ferait en oblique, et donnerait des résultats illisibles. On en a des exemples sur plusieurs revers des illustrations. Par suite, il devient nécessaire d’agrandir le flan, et par voie de conséquence de l’amincir pour garder le poids de la monnaie. La minceur, dont on a vu qu’elle apparaissait en même temps que la concavité, apparaît alors, non pas comme la cause, mais bien comme un corollaire immédiat de la volonté délibérée de donner aux pièces cette forme nouvelle à des fins de propagande. La forme concave n’est pas plus extravagante que la devise de la République sur un euro.

       Son explication nous apparaît en somme tellement évidente que nous nous demandons comment personne ne l'a vue avant nous... D'autant qu'il existe des personnes beaucoup plus compétentes, tant en numismatique qu'en civilisation byzantine. C'est comme l'oeuf de Colomb : il suffisait d'y penser, mais encore fallait-il y penser. 

       En ce qui nous concerne et pour conclure, puisque le mot scyphate est joli mais impropre, que les mots concave ou convexe ne rendent pas compte de la totalité de ces monnaies, que cupule nous semble aussi bien réducteur, que coupe (ou en anglais cup coin) crée un rapprochement inopportun avec un tout autre objet, nous nous proposons de les appeler monnaies en coupole.

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12. Hyperpère d'Andronic II Paléologue (1282-1328) et Michel IX Paléologue(1295-1320).
Avers : la Vierge orante entourée des murs de Constantinople ; revers : le Christ debout au centre bénissant les deux empereurs agenouillés.

 


ANNEXE : OLIVIER CLEMENT

       Il m'a semblé que je devais cet article à la mémoire d'Olivier Clément, historien et théologien orthodoxe. Né en 1921 dans un milieu anticlérical, il se convertit au christianisme orthodoxe à l'âge de 30 ans. Il en devient un des penseurs à la fois les plus puissants et les plus poétiques, les plus fidèles et les plus novateurs. Il est mort en 2009, laissant une oeuvre abondante, nourrie notamment de ses dialogues avec des guides spirituels aussi fameux que le patriarche Athenagoras, le pape Jean-Paul II, le fondateur protestant de Taizé Roger Schutz...

       Il fut, de mes maîtres, le plus lumineux. Il m'enseigna histoire et géographie au lycée Louis-le-Grand, quatre années durant. Dans le plus scrupuleux respect de la neutralité laïque, il rayonnait de spiritualité. Tout en appréciant mon mauvais esprit potache (il me faisait parfois monter sur l'estrade pour donner lecture du bêtisier de mes professeurs, lui-même inclus), il me transmit sa passion pour les sciences de l'humanité. Les dernières leçons que je reçus de lui portaient sur la civilisation indienne et la civilisation américaine. Cinquante ans plus tard, j'en garde un souvenir précis et précieux.

 

ANNEXE AMUSANTE : THEORIE ET PRATIQUE D'ARCHEOLOGIE EXPERIMENTALE

       Ajoutons ici une théorie et une pratique originales. Ce sont celles de passionnés d'histoire médiévale bulgare, rencontrés dans la forteresse de Tsarevets, à Veliko Tarnovo, en août 2011. Entre d'autres reconstitutions de l'ambiance médiévale, ceux-ci frappaient des monnaies, plates et en coupole...

       Technique : pour réaliser une monnaie en coupole, ils frappent une monnaie "normale", avec des coins plats (en fer) et un flan plat (en cuivre). Puis ils la disposent sur un morceau de bois concave et la frappent une seconde fois avec un "coin" de bois convexe... Marteau tout simple, bois tendre, rien de techniquement compliqué ! Eh bien, ça fonctionne. Cela ne fait évidemment pas preuve, mais fait sourire des efforts intellectuels déployés par les numismates de bibliothèque (dont je suis) ou de laboratoire...

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Tout ce qu'il faut pour fabriquer des monnaies en coupole !

       Théorie : à leurs yeux, les pièces en coupole glissent mieux les unes sur les autres que des plates quand il s'agit de les compter. Et ils le prouvent aisément. Quand vous tenez au creux de la main une pile de monnaies scyphates, face concave vers le haut, le pouce pénètre dans la concavité et pousse sans effort la pièce en avant... Elle est pas belle, la vie ? Bien entendu, il y a quelques objections à faire valoir !

TROISIEME ANNEXE : UN ARTICLE DE 1976

       Grâce à l'amicale obligeance de Jacques Meissonnier, éminent numismate et archéologue dijonnais, je découvre en mars 2012 un article de Pierre-Yves Lathoumetie, paru dans Archéonumis, n° 17, mars 1976 : "Le problème des pièces cupuliformes byzantines reste entier."

       L'auteur y réfute successivement toutes les théories connues de lui, avec parfois des arguments qui complètent les miens, mais aussi avec une compétence que je ne prétends pas avoir. Résumons :
   - l'auteur prouve que la forme concave n'améliore la solidité des pièces, ni en théorie, ni en pratique ;
   - il écarte ensuite tout argument fondé sur une quelconque commodité de fabrication, puisqu'au contraire la gravure comme la frappe en sont rendues plus complexes ;
   - il exclut de même une prétendue maniabilité supérieure ;
  - il oppose plusieurs arguments, historiquement fondés, à la théorie de Grierson, déjà citée ici et réfutée par Mme Morrisson, selon laquelle la forme signifierait une baisse du titre en métal précieux ;
   - plus original, il écarte deux théories symboliques qu'il considère "plus ou moins délirantes": selon la première, l'effigie de l'empereur replié au fond de la face creuse exprimerait le repli sur soi-même de l'empire ; selon la seconde, la forme convexe est celle d'un bouclier, où le Christ serait placé en protecteur de l'empire.

       Je partage évidemment toutes ces analyses, qui renforcent mon hypothèse. On ne s'étonnera pas que les théories symboliques qu'il cite m'intéressent particulièrement. La première suppose une sorte de psychanalyse des formes numismatiques inconscientes qui me paraît, comme à l'auteur de l'article, délirante. La thèse du bouclier me semble moins déraisonnable. Il existe suffisamment d'images en bouclier (les imagines clipeatae des historiens de l'art comme André Grabar) dans les arts romain et byzantin pour que le symbole parle et puisse trouver ici un usage. Toutefois, ces images rondes, quand on les rencontre sur leurs divers supports, n'y impliquent pas la forme convexe. En outre, comme pour toutes les autres explications réfutées par Pierre-Yves Lathoumetie, le symbole aurait pu être utilisé plus tôt, et ailleurs... Cet argument, que répète l'auteur à plusieurs reprises, ne le conduit pourtant pas à déduire que la forme scyphate, spécifiquement byzantine, ne peut avoir de sens que dans cette civilisation, et qu'il faut en chercher les raisons dans la pensée symbolique propre à cet empire. J'apprécie l'élégance du vocable "cupuliforme". Mais, puisque pour l'instant ma théorie est la "best fit hypothesis", c'est-à-dire celle qui explique le plus de faits de la manière la plus simple, je garderai l'expression "en coupole" qui traduit à la fois la forme et sa raison d'être.
       Je partage enfin la conclusion de l'article : "Il faut demeurer très modeste en matière de spéculation intellectuelle et souhaiter qu'un texte d'époque vienne de façon décisive donner la clef du mystère."

 

Post scriptum : ma thèse est-elle un dangereux fantasme ?

       Cet article a fait l'objet d'une communication résumée à la Société Française de Numismatique en sa séance ordinaire du 15 mai 2010. Sa publication dans le Bulletin de la Société Française de Numismatique a aussi été condensée, en raison de contraintes techniques. On le trouve ici augmenté, complété par l'image et mis à jour le cas échéant.

       Je suis heureux qu'il ait pu voir le jour, et être soumis au jugement de la communauté numismatique. En effet, il y avait plus d'un an et demi (octobre 2008) que je l'avais envoyé à la Revue de Numismatique qui n'a pas cru devoir l'insérer. N'ayant jamais reçu de réponse, je suis réduit aux conjectures quant aux motifs du refus. Il semble, selon le Président de la Société Française de Numismatique M. Jean-Pierre Garnier, qu'on l'ait trouvé trop audacieux. J'irais trop loin...

       Certes, il peut prêter à contestation, voire à polémique, dans la mesure où il conteste lui-même les thèses antérieures, dont les éminents auteurs peuvent se vexer. Mais il me semble qu'un débat est préférable au refus de publier une thèse nouvelle, fût-elle gênante, et même si elle est émise par un numismate récent, amateur et autodidacte. Le lecteur jugera. Bien évidemment, le débat promet d'être byzantin. Mais si des contradicteurs me font parvenir des points de vue argumentés, je m'engage à en faire état.

       Six ans après (novembre 2016), je regrette que personne ne se soit manifesté, ni pour confirmer, ni pour infirmer ma théorie.

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