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Usage islamique du nombre d'or

       J’ai découvert à l’automne 2016 des sites internet où des auteurs probablement bien intentionnés tentent d’établir des liens entre l’Islam et le nombre d’or. Ces auteurs se disent musulmans, et je ne puis le vérifier, bien entendu. L’argumentaire tient en deux points : l’emplacement géographique de la ville sainte de l’Islam, la Mecque, et la place qui lui est faite dans le Coran. Ces deux points sont sensés mettre en évidence le caractère prédestiné, incréé peut-être, de la ville, et, par suite, prouver la vérité transcendante de l’Islam.

Inexactitudes et approximations.

       Selon ces théories, la Mecque serait placée en latitude et en longitude selon la proportion dorée. Bien évidemment, cela n’a pas de sens en ce qui concerne la longitude : par rapport à quels points extrêmes fixes se situer ? Quant à la latitude, une mesure simple suffit à prouver l’intérêt mais aussi l’approximation de la thèse. En effet, la Mecque est à 21°25’21’’ nord (coordonnées de la Kaaba). C’est-à-dire à 68,23° du pôle nord et 111,77° du pôle sud. La proportion entre les deux grandeurs est de 1,63823… On n’est pas loin ! Il suffit de tirer un peu sur les nombres pour arriver au nombre d’or (1,618…). Bravo ! Même si on peut en dire autant de Nagpur, Hanoï et Honolulu, pour s'en tenir à l'hémisphère nord…

       L’autre argument est moins naturel (?). On nous dit qu’il n’existe dans tout le Coran qu’un verset où la Mecque serait nommée : le verset 97 de la sourate III « la famille de Imran ». Dans ce verset, en arabe évidemment, on compterait en tout 47 lettres, dont 29 du début au mot Bakka inclus (nom de la Mecque). Le rapport 29/47 est égal à 1,62068…, donc autant dire le nombre d’or. Pourtant, outre qu’il s’agit plutôt du verset 96 (tout le monde peut se tromper), le décompte des lettres prête à contestation : il suppose qu’on compte les « doubles lettres », prononcées mais non écrites. A défaut, les lettres réellement écrites sont de 20 avant le mot Bakka, 4 pour le mot lui-même, 41 en tout. Pourquoi ne compterait-on pas aussi les voyelles, qui de même sont prononcées sans être écrites ? En somme, tout cela est bien trop approximatif pour faire preuve. Mais suffisant pour convaincre les convaincus.

       La thèse rencontre un inconvénient plus grave pourtant ! C'est qu'il existe bel et bien un autre verset où la Mecque est citée, et sous son vrai nom de Mekka ! Il s’agit du verset 24 de la sourate XLVIII « la Victoire ». On y trouve 75 lettres, dont 38 jusqu’au mot Mekka inclusivement. Pas de nombre d’or ici. Le Coran incréé connaîtrait-il deux poids et deux mesures ? Loin de moi une telle pensée insolente. Il faut plutôt incriminer ceux qui cherchent à le distordre pour prouver leurs délires. Et c’est bien là que je doute que ces tricheurs soient musulmans, puisqu’on ne peut croire à la vérité d’une religion qu’on argumente par des mensonges. 

Rationalité ou symbolique ?

       Car enfin, il n’est nul besoin de ces arguments pseudo-scientifiques pour être musulman. La belle mystique de l’Islam ne demande pas de preuves, mais une foi. La métaphysique ne se démontre pas par la physique. Ces élucubrations sont d’autant plus inutiles, voire néfastes, que le sens explicite du verset cité dit parfaitement comment la Mecque est le centre symbolique du monde, et même des mondes : « Le premier Temple qui ait été fondé par les hommes est, en vérité, celui de Bakka : il est béni et sert de direction aux mondes » (traduction Denise Masson). On sait bien que les mondes n’ont pas de centre, et la surface de la Terre non plus. La Mecque est pour les croyants le symbole de l’origine de l’humanité, et c’est assez. Que les musulmans en prière de tous les pays se tournent vers l’origine symbolique de l’homme est assez grandiose pour ne pas polluer cette profonde mystique par des gloses médiocres et mensongères.

       Cela renseigne de façon intéressante sur les différentes appréhensions possibles d’un texte. Il n’est pas impossible que Mahomet ait cru sincèrement que la Mecque était au centre géographique du monde. Si on lui attribue le verset, il apparaît erroné, mais comment lui en vouloir à l’aune des connaissances de son temps ? Si on attribue le verset à Dieu, via son messager l’archange Gabriel, le nombre d’or vient à point concilier l’omniscience divine et la géographie. A défaut de centre, on a une mesure à la fois rationnelle et sacralisable, qui permet un compromis avec la littéralité fausse du texte. En fait, cela me paraît une conception plus matérialiste que spirituelle d’un texte qu’on veut sacré. Il me semble beaucoup plus légitime de reconnaître le sens explicite, de voir en la ville sainte de l’Islam le centre et l’axe du monde musulman, centre et axe symboliques avec les yeux de la foi, et bien réels quand on imagine les millions de fidèles qui se tournent cinq fois par jour vers la Mecque, et en pélerinage vont faire le tour de la Kaaba.

Dieu est-il agnostique ?

       Autre enseignement de ces élucubrations : notons que des musulmans se réclament autant que des chrétiens de la preuve par le nombre d’or, et à aussi bon droit. Ajoutons les temples bouddhistes birmans qui l’utilisent dans leurs mesures. Cela ne peut prouver la vérité d’une de ces religions ni l’erreur des autres. La divinité qui aurait disposé le monde selon la « divine proportion » est-elle pluraliste, voire agnostique ? Ou bien plutôt, les hommes qui ont besoin de sens religieux ont-ils aussi, parfois, besoin de se rassurer sur l’ordre du monde ? Le nombre d’or, s’il était où ils le disent, transformerait le chaos en cosmos. Les doutes seraient écartés, qui donnent le vertige. L’univers serait le résultat harmonieux d’un dessein intelligent supérieur. Notre vie aurait un sens dans une religion balisée. Peu importe laquelle : le nombre d’or vous garantit le salut.

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