MARC  LABOURET

Jetons des Neuf Soeurs

L'histoire de la plus célèbre loge du Siècle des Lumières est éclairée par les jetons de présence qu'elle a édités.

       La loge des Neuf Sœurs a édité au XVIIIe siècle trois jetons particulièrement remarquables. Dans notre ouvrage [1], nous avons proposé une datation de ces trois pièces. Aujourd’hui, nous pouvons compléter ces hypothèses, grâce à la consultation de deux groupes de documents jusqu’alors inexploités. D’une part, les « archives russes » : cette masse de documents maçonniques, volés par les nazis puis emportés en Union Soviétique, a été rendue aux obédiences françaises il y a quelques années. Le dossier des Neuf Sœurs, déposé aux archives du Grand Orient de France, est constitué de nombreux manuscrits d’époque. D’autre part, les papiers de Benjamin Franklin [2] : le grand homme a laissé des milliers de documents écrits, reçus ou envoyés par lui, qui font peu à peu l’objet d’une publication méthodique sous l’égide de l’université de Yale ; les années parisiennes de Franklin abondent en correspondance diplomatique, scientifique, mondaine ; quelques documents émanent directement de la Loge ou de tel ou tel de ses membres.
       La monographie de la loge des Neuf sœurs écrite en 1897 par Louis Amiable a longtemps fait autorité. Elle était reprise par tous sans méfiance, et notamment par les biographes de Franklin [3]. Elle a pu être complétée en 1989 par Charles Porset d’un commentaire critique [4] ; celui-ci respecte dans l’ensemble l’ouvrage d’Amiable, l’amende sur un certain nombre de points, le situe dans son contexte pour en excuser les manques d’objectivité, et souligne à juste titre qu’Amiable a eu la chance d’accéder à des sources aujourd’hui inaccessibles.

       De fait, nous pouvons croire Amiable quand il cite ses sources, et que celles-ci sont elles-mêmes fiables. Mais nous devons nous garder de ses nombreuses affirmations dénuées de fondement, autant que de celles qu’il étaye de l’autorité d’un auteur aussi douteux que Barruel… Les archives russes apportent notamment quelques corrections à la relation par Amiable de la fondation de la loge [5]. Mais ici, notre propos est seulement de chercher à dater et expliquer nos trois jetons.

Le jeton daté de 1781 à l’effigie du Comte de Milly.

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       Le premier représente le Comte de Milly, le présente comme Vénérable de la loge (V...D...L...L...D...N...S...), et est daté de 1781. Il est connu de Feuardent, où il est reproduit [7], mais ignoré de Louis Amiable. Or celui-ci, et après lui tous les historiens de la Franc-maçonnerie ou les biographes de Franklin, affirment que «FFranklin fut vénérable des Neuf Sœurs pendant deux ans, son mandat lui ayant été renouvelé en 1780 », et qu’« en mai 1781, le marquis de la Salle remplaça Franklin au poste de vénérable.» Il y a donc contradiction avec la date du jeton. Une erreur sur celui-ci nous paraissait possible, mais peu probable, pour au moins deux raisons : d’une part, le graveur, Bernier, étant lui-même un des animateurs de la Loge, n’est pas suspect d’ignorance, et a nécessairement apporté le plus grand soin à son œuvre. D’autre part, l’autre jeton représentant Milly est d’une gravure entièrement différente, ce qui, pour le moins, conduit à séparer dans le temps les deux éditions.
       Or, le doute n’est plus permis. Les archives russes apportent la réponse. Milly était bien Vénérable dès 1781. Amiable se trompait, en se fondant sur deux sourcess: le continuateur de Bachaumont, qui dit en 1786 que la loge était «pprésidée par Benjamin Franklin l’année qui suivit celle où elle eut le malheur de perdre Voltaire… », et le tableau de loge de 1779, qui mentionne bien que Franklin est Vénérable, et Milly premier Surveillant. Comme d’autres éléments prouvent que le marquis de la Salle devient Vénérable courant 1781, Amiable déduit que le vénéralat de Franklin a duré jusque là, ce que ses sources ne précisaient pas. Or, les archives dites russes contiennent un document qui suffit à prouver la qualité de Vénérable de Milly le 28 août 1780. Il est ici reproduit :

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Citons-le intégralement :

A La Gloire du G... A... de l’univers
Au nom et sous les auspices du S... G... M...
La Loge de St Jean sous le titre distinctif des Neuf Sœurs
A L’orient de Paris
Au G... O... de France
S... S... S...
TT... RR... FF...

Les très chers frères Nicolas Christierne Comte de Milly Vénérable de la R... L..., demeurant ruë D’auphine, Jean François fain Trésorier de la loge, entrepreneur des Bâtimens du Roi ruë Ste Croix de la Bretonnerie, et Romain Pichonnier, Docteur de Sorbonne, Maçon Maitre et membre de la R... L... ruë des Barres près St Gervais
Désirant participer aux travaux des Loges régulières, nous ont prié de vous demander pour eux des certificats qui constatent leur qualité de Maçons Réguliers. Nous saisissons avec plaisir cette occasion de leur donner cette preuve de notre amitié, et nous vous suplions fraternellement d’accorder ces Certificats à nos chers frères...
                                        A l’O... de Paris le 28eme jour du 6eme mois l’an de la
                                        vraïe lumière 5780...
                                                     Nous sommes par les N... C... D... V... M...
                                                     Vos affectionnés et dévouës frères.
                                                                Notté pour 1 Surveillant
                                  Choffard
                                                                Gaucher Pr 2me Surveillant
                                  Jouette                                                           

                                                                 Ladixmerie 1er orateur
                                   Guillaumot
                                                                 Par mandement de la Loge.
                                                                 de barrett 3e scre

       Ce document, ainsi que quelques autres demandes de certificats de même nature, nous donnent des noms d’officiers du collège élu le 29 mai 1780 [8]. Outre le Comte de Milly, Vénérable, la loge a nommé le Marquis de la Salle Premier Surveillant, Changeux Second Surveillant, la Dixmerie orateur, du Rouzeau, d’Ussieux et Barrett secrétaires, Fain trésorier. Les officiers de 1779 sont restés en fonction jusque là. Mais on peut douter que Franklin ait été un Vénérable actif. Déjà Amiable fait allusion à sa santé délicate (il est âgé d’environ 75 ans). Aucun papier recensé ne porte sa signature comme Vénérable. On sait que Milly, Premier Surveillant, l’a remplacé à la présidence de certaines fêtes. Le vénéralat du grand Américain fait peut-être partie de ses fonctions honorifiques et diplomatiques, dans l’intérêt bien compris de l’atelier. Il a pu, comme le suggère Amiable, écarter des menaces qui auraient pesé sur la Loge. Nous en reparlerons.

       Pourquoi, en 1781, ce jeton à l’effigie du Vénérable ? C’est une pratique totalement inhabituelle. La seule représentation numismatique d’un dignitaire maçonnique connue en 1781 est le bijou de la loge de la Fidélité frappé en 1780 à l’effigie du duc de Chartres, Grand Maître du Grand Orient [9]. La pratique du jeton maçonnique est elle-même très peu répandue à l’époque. Citons d’abord les deux pièces éditées en 1776 par les obédiences nationales rivales : le Grand Orient de France et la loge du Contrat Social, Mère Loge Ecossaise de France. En ce qui concerne les loges, les datations sont rarement certaines : la date, si elle est mentionnée, est le plus souvent celle de la fondation de l’atelier et non celle de l’édition de la pièce. On peut compter les jetons de loges pouvant avoir été frappés avant 1781 : trois à Paris - la Fermeté, daté 1771 et certainement antérieur à 1773, les Amis réunis, daté de 1780, la Réunion des Arts, quelque part entre 1778 et 1789. En Province : j'ai attribué l'un à Calais, auquel cas ce serait le plus ancien de tous, puisqu’on ne trouve trace de la loge concernée qu’en 1744 (mais il s'agit peut-être de Marseille, et plus tard) ; et sans certitude Dieppe, Lille, Saint-Quentin, deux à Rouen. En somme, quatre jetons sont certainement antérieurs à celui des Neuf Sœurs ; sept autres peuvent l’être.
       C’est un jeton de présence : deux des convocations reçues par Benjamin Franklin en font foi : « On fera la distribution des jettons à midi un quart sonnant » (19 mars 1781), « A midi on fera la distribution des Jettons »(22 janvier 1782). On ne le voit citer qu’une fois par an, mais il manque beaucoup de convocations ; il est donc possible que la distribution ait été annuelle, mais nous ne pouvons l’assurer. On connaît des exemplaires en cuivre et en argent, ce qui sous-entend aussi deux utilisations différentes ; dans d’autres ateliers, on sait que le jeton d’argent était échangeable contre deux, voire trois jetons de cuivre.[10]
       Il peut sembler étrange qu'un jeton de présence soit distribué une fois par an. En effet, plus tard, le jeton sera distribué en fin de séance, pour qu'au début de l'année suivante le frère donne au trésorier les jetons accumulés, dont le montant est alors déduit de la cotisation. Mais la pratique attestée au dix-huitième siècle (notamment au Grand Orient de France) est plus redoutable ! En effet, le frère acquiert en début d'année un nombre de jetons correspondant au nombre de séances prévues, et ceux-ci lui sont remboursés au coup par coup... Gageons que l'assiduité en est efficacement stimulée ! Il n'est pas impossible, mais cela reste à prouver, que les jetons acquis en début d'année puissent aussi servir de "ticket d'entrée", notamment dans les loges dont les tenues sont le prétexte à concert (Parfaite Estime, Amis Réunis, Réunion des Arts...). Ce pouvait être le cas de la loge des Neuf soeurs, qui accueillait 39 musiciens sur 258 membres, selon Pierre-François Pinaud. Le jeton est alors la matérialisation d'un "abonnement", plutôt que de la présence.


[1] Marc Labouret, les Métaux et la mémoire – la Franc-maçonnerie française racontée par ses jetons et médailles, Maison Platt éditeur, Paris, 2007.
[2] The Papers of Benjamin Franklin, Yale University Press, New Haven et Londres, plus de 30 volumes déjà édités.
[3] Notamment Carl Van Doren, Benjamin Franklin, éd. Transatlantiques, Paris, 1945 ; Walter Isaacson, Benjamin Franklin, an american life, Simn and Schuster, New York, 2003 ; the Papers of Benjamin  Franklin, Yale University Press, New Haven et Londres, vol. 35, 1999.
[4] Louis Amiable, la Loge des Neuf Sœurs – une loge maçonnique d’avant 1789, augmenté d’un commentaire et de notes critiques de Charles Porset, Edimaf, Paris, 1989.
[5] Charles Porset a déjà corrigé les hypothèses d’Amiable sur les causes de refus initial par le Grand Orient du nom de la Loge. Grâce à un mémoire « grammatical » dont il a publié l’intégralité, il a montré que le Grand Orient n’avait peur que d’éventuelles francs-maçonnes (Renaissance traditionnelle n° 131-132, juillet-octobre 2002). Il reste à publier le tableau des officiers de la loge à sa création, où le Vénérable est Cordier de Saint-Firmin.
[7] Jetons et méreaux, F. Feuardent, Paris 1904, réédition Maison Platt, Paris 1995. L’exemplaire que nous reproduisons ici est celui même de la collection Feuardent, n° 4413 du corpus et n° 745 de la vente de 1928, reproduit planche III.
[8] La convocation à la tenue des élections figure dans les papiers de Franklin. The papers... Vol. 32, p. 435.
[9] Marc Labouret, Une médaille historique : le bijou de la loge La Fidélité à l’effigie du duc de Chartres, Grand Maître du Grand Orient, dans Chroniques d’Histoire Maçonnique, n° 60, année 2007. Publié sur ce site corrigé, augmenté et illustré.
[10] Voir par exemple en 1809 le règlement de la loge Les Amis Incorruptibles, cité dans les Métaux et la mémoire.

 

Tensions et conflits

       Il fallait une bonne raison pour éditer cette pièce à l’effigie de Milly. On doit la chercher parmi les événements agités vécus par la loge de 1779 à 1781.
     Amiable relate par le menu les tracas que la loge subit auprès des instances judiciaires du Grand Orient. Tout cela est donc assez bien connu, et les papiers de Russie ou d’Amérique n’infirment rien, confirment même quelques dates et apportent des précisions surrérogatoires, tout au moins jusqu’au printemps 1780. Mais ici aussi, Amiable est (involontairement) trompeur : il laisse entendre que l’atelier connaît une unanimité constante face à des ennemis extérieurs qui sont l’obédience et le roi. Or, les orages qui secouent la loge ne la laissent pas intacte.
       Résumons. Pour avoir accepté la présence de femmes à la pompe funèbre de Voltaire le 28 novembre 1778, une première affaire est classée sans suite le 22 décembre 1778. Le 9 mars 1779, une tenue d’adoption qui n’avait pas respecté les formes, et où Cordier de Saint-Firmin avait joué le rôle majeur, entraîne des poursuites plus sérieuses : réquisitoires, auditions, jugements, se succèdent. Une condamnation du 19 mars est annulée le 20 mai, ce qui permet à la Loge d’écrire aussitôt à Franklin :

« Députés de la R. L. des IX. Sœurs auprès du F. Dr Franklyn pour l’informer & le prier d’agréer le choix que la R. L. a fait unanimement du F. Franklyn pour son Venerable, dans l’assemblée pour les Elections le 20. de ce mois
F. Comte de Milly premier surveillant de la L.
F. Court de Gebelin second surveillant
F. de la Dixmerie Orateur auxquels s’est joint
Le F. Abbé Cordier
On a la faveur de l’informer que le Grand Orient a annullé sa sentence contre la L. des IX. Sœurs. F. de la Lande se trouve Ex-Venerable par les Reglement du G. O. qui ne permettent pas qu’on soit continué au-delà de trois ans. »[1].

 

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Tableau des officiers de la Loge en 1779, avec Franklin pour Vénérable,
et Milly Premier Surveillant. (Musée de la Franc-maçonnerie)

       Amiable estime, comme l’auteur des Mémoires secrets, que l’élection de Franklin au vénéralat redonne à la loge dignité et immunité, du fait de l’immense popularité du personnage. Pourtant l’affaire n’est pas close. Les papiers de Benjamin Franklin permettent de mieux suivre les aventures du mémoire justificatif écrit et publié pour la défense de la loge, et qui va devenir un chef d’accusation en soi. Après avoir été lu en loge le 22 avril, chaque frère est mis à contribution de trois livres pour son impression (décision du 24 mai), en échange de trois exemplaires. Les convocations de l’été 1779, conservées aussi dans les papiers de Franklin, contiennent des mentions inhabituelles : le 15 juin « il y aura Deliberation sur une affaire Si importante que les ff... qui ne pourront point s’y rendre Sont priés d’envoyer une excuse motivée et on attend de leur Zèle qu’ils ferons tous leurs efforts pour y assister. » Le 5 juillet, « il y aura la Discussion la plus interessante pour la gloire de la Loge. »Le 4 août, « affaires très pressées, et de la plus grande importance. » Le 16 août, on traitera d’objets qui interessent tous les frères. » Le 27 août, « pour affaires interessantes ». Après un jugement plutôt favorable à la loge le 1er septembre, puis appel de l’accusateur Bacon de la Chevalerie, le 6 du même mois[2], le Vénérable Franklin est convoqué au G... O... le 1er octobre « pour donner votre avis sur les objets qui y seront proposés. »[3] Le 8 octobre, le jugement est confirmé quant à l’absence de condamnation de la loge sur l’affaire annexe du mémoire.
       Amiable, qui donne toujours le beau rôle à la loge, semble ignorer que, le 20 janvier 1780, celle-ci fait amende honorable. Elle promet de se conformer au jugement du Grand Orient, en désavouant et retirant tous les exemplaires du mémoire imprimé par elle [4]. Puis, quand Cordier de Saint-Firmin est enfin condamné, seul, dans le jugement final sur l’affaire principale, rendu le 19 avril 1780 par la chambre de Paris du Grand Orient, Amiable le présente comme le bouc émissaire d’une loge unie. Or nous voyons maintenant qu’il n’a plus été défendu par ses frères. Ceux-ci paraissent surtout soucieux de respecter l’orthodoxie maçonnique et les règlements du Grand Orient. Juste après, le 29 mai, le comte de Milly, qui était l’adjoint et parfois le remplaçant de Franklin à la présidence de l’atelier, est nommé Vénérable [5]. L’abbé Cordier de Saint-Firmin, interdit de Franc-maçonnerie pour 81 jours, s’est pourvu en appel, sera rejugé le 12 septembre, mais nous n’avons pas trace de ce jugement.

       Alors, les choses se compliquent. Amiable l’ignore. Ainsi, il voit un heureux dédoublement de la loge quand Cordier de Saint-Firmin et Court de Gebelin créent, le 17 novembre 1780, la Société apollonienne ou Musée. Nous croyons pouvoir y lire, tout au contraire, une menée dissidente et rivale de l’abbé qui s’est vu désavoué par la majorité de ses frères. Deux papiers de Franklin, puis un long manuscrit des archives russes, nous semblent permettre cette interprétation.

       D’une part, le 6 mai 1781, Court de Gebelin informe de la création du Musée, qu’il a fondé avec Cordier de Saint-Firmin… Dans sa lettre à Franklin, il précise: « Mes Correspondans d’Amerique m’ont egalement envoié le discours prononcé à l’Ouverture de la Societé des Sciences & des Arts qu’on vient d’établir dans les Etats Rèunis & dont vous etes Membre : Cet etablissement m’a fait le plus grand plaisir : & je me propose d’etablir entre cette illustre Societé & une Societé de sciences, lettres & Arts qu’avec le secours d’une 50ne. d’hommes de lettres, dont une 20ne. de la loge des neuf sœurs, je viens d’établir ici depuis six mois, & dont la dernière assemblée tenue Jeudi dernr. a eu le plus grand succès. Plusieurs Academiciens des Sciences & de l’Acad. Fr. nous honorent constamment de leur presence : & il n’est aucun de nous qui ne fut très flatté d’avoir l’avantage de vous y voir [6]». Cette information semblerait inutile si Franklin était encore Vénérable de la Loge, mais nous savons que ce n’est plus le cas depuis un an. Le lendemain, 7 mai, Court de Gebelin l’invite : « Si vos occupations vous permettoient d’honorer de votre presence Jeudi prochain sur les 5. heures du soir, le Musée, j’en aurois une vive satisfaction ainsi que tous nos Membres. Nous y aurons M. de Sonnerat ; le Secretaire de l’Academie de Marine de Brest, M. de Langes & plusieurs Personnes de votre connoissance…[7]»
       D’autre part, peu après la nomination du Marquis de la Salle au vénéralat, intervenue le 21 mai 1781, une nouvelle crise devient évidente. Nous en savons peu de chose. Sans doute couve-t-elle depuis des mois. Tout ce que nous en savons tient dans un rapport inédit présent dans les archives russes. Il s’agit d’un manuscrit de quatorze pages, rédigé, un peu à la hâte si l’on en juge aux nombreuses ratures, par trois frères chargés par le Grand Orient d’une enquête « sur les troubles élevés dans la L... des Neuf Sœurs », et d’une mission de réconciliation entre deux partis de la loge. Ce document est daté du 20 août 1781 (et intégralement publié dans Chroniques d'Histoire Maçonnique n°64, année 2009). Les frères Sue, Pautonnier et Gerbier s’emploient surtout à justifier l’échec de leur action, et révèlent très peu sur les sujets de discorde des Neuf sœurs. On y apprend tout de même les faits suivants :
- la loge a tenu une réunion de Conseil ou de police dès le 2 juillet, ce qui laisse à penser que le conflit est antérieur ; peut-être n’est-il pas lié aux événements judiciaires de 1779-1780, ni à la création du Musée ; toutes ces tensions pourtant se suivent sans discontinuité ;
- Cordier de Saint-Firmin et Court de Gebelin sont à la tête d’un groupe d’au moins une quinzaine de frères de la loge, dont six officiers sur vingt-six, appelés frères réclamants par les enquêteurs ; ces frères se considèrent comme formant à eux seuls légitimement la loge des Neuf sœurs ; ils ont emporté avec eux les archives et constitutions de l’atelier ;
- le Vénérable de la Salle et la majorité des officiers et des membres conservent le local et refusent d’y laisser revenir le groupe dissident sauf s’il vient à totale résipiscence ;
- les frères dissidents réclament cependant la réintégration de l’abbé Cordier de Saint-Firmin ; très exactement, ils demandent que sa démission soit considérée comme nulle et non avenue ;
- les deux parties restent sur leurs positions pendant toute la durée de la mission de médiation, si ce n’est que Cordier de Saint-Firmin admet enfin de considérer sa démission comme valable et définitive.

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Entête du rapport des Frères Sue, Pautonnier et Gerbier (archives du Grand Orient de France).

       Les convocations de la loge présentes dans les papiers de Franklin font écho à cette crise. On lit dans celle de la séance du 24 septembre 1781 « On y traitera des affaires actuelles de la R. L. » ; puis dans celle du 15 octobre : « on y traitera des affaires de la Loge. » Et enfin dans celle du 24 décembre : « On y rapportera le jugement qui aura été prononcé le mercredi par le G... O... ». Nous ignorons si au terme de ce jugement la concorde s’est rétablie. Nous en doutons : la loge poursuit son existence sans Cordier de Saint-Firmin [8] ni Court de Gebelin. Rien ne laisse à penser que ceux-ci reviennent dans le giron fraternel puisque le tableau de loge de 1783 les ignore, et ne cite pas l’abbé parmi les anciens vénérables. Il est vrai qu’il est déjà absent des officiers de 1779. Plus significative est donc la disparition de Court de Gébelin, Second Surveillant en 1779, absent des officiers en 1782, absent du tableau en 1783. Simultanément, la loge connaît une grave diminution des effectifs, de 25 %, de 144 membres en 1778 à 108 en 1783 [9]. Il nous semble bien que la création du Musée soit l’œuvre d’une fraction dissidente, et même concurrente, puisqu’elle met en place une société placée sous la même invocation des muses, et avec la même vocation de cultiver les arts et les sciences. Ce serait cette menée scissionniste que les frères enquêteurs tentent d’apaiser.
       Au début de cette dissidence, le jeton à l’effigie de Milly est édité. Il fait l’objet d’une distribution le 19 mars 1781, on l’a vu. Milly préside alors aux destinées de la loge depuis dix mois, après avoir été l’adjoint très actif de Franklin, Vénérable trop peu présent pour apaiser les discordes intestines. En l’honorant de cette manière exceptionnelle, la loge manifeste pour le moins son soutien à celui qui la dirige. On ne sait quelle attitude Milly a adoptée face aux crises qui secouent les Neuf sœurs. A-t-il été ferme ou accommodant avec la fraction scissionniste ? Lui sait-on gré d’avoir maintenu l’unité, qui éclatera sous le vénéralat de son successeur, ou bien au contraire d’avoir fait preuve de fermeté vis-à-vis des trublions menés par son Second Surveillant Gebelin et par l’abbé fondateur de la loge ? Cette question reste encore sans réponse. On peut croire que ses frères ont vu en lui un refondateur de l’atelier gravement perturbé par les attaques extérieures et intérieures. Il reste aussi possible que le jeton ait été réalisé pendant une accalmie entre les deux crisess!
       Reste un hommage hors du commun à un homme qui mérite de ne pas tomber dans l’oubli. Colonel de dragons en premier lieu, comte de ce même village de Milly que Lamartine rendra célèbre, il fut surtout honoré de son temps comme savant chimiste et physicien attaché aux applications pratiques de ces disciplines : il fut spécialiste de la fabrication de la porcelaine, promut le chauffage au poêle, inventa des médicaments dont on dit qu’il mourut de les avoir testés sur lui-même.

 

[1] The papers... Vol. 29, p. 528. Les noms des députés, cités par Amiable d’après les Mémoires secrets, sont ainsi confirmés.
[2] Le manuscrit de cet appel figure dans les archives dites russes.
[3] The papers… Vol. 30, p. 397.
[4] Manuscrit des archives dites russes.
[5] Convocation dans les papers, vol. 32, p. 435.
[6] The papers… Volume 35.
[7] Id.
[8] Quoiqu’en dise Amiable : « L’abbé Cordier de Saint-Firmin a été l’un des membres les plus zélés de la loge et lui est resté attaché jusqu’à la fin de sa longue vie. »
[9] On ne connaît pas les effectifs intermédiaires.

Benjamin Franklin

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       Le second jeton, probablement un des plus célèbres, des plus rares et des plus chers du marché de la numismatique, est daté de 1783 et représente Benjamin Franklin [1]. Celui-ci, savant autodidacte, plénipotentiaire des Etats-Unis d’Amérique septentrionale, vit à Paris de 1778 à 1785. Sa popularité en France est immense. Il est la coqueluche de la bonne société parisienne. Son action incessante et féconde fait de lui un des artisans principaux de l’indépendance américaine. En 1783, celle-ci triomphe : armistice le 4 février, traité d’indépendance signé à Versailles en avril.
       On le sait, Amiable ignore cette médaille, et doute presque de son existence attestée par l’historien anglais Gould. Selon celui-ci, “the Lodge of the Nine Muses regarded Franklin with such veneration, that it struck a medal in his honour...”[2] . Nous ignorons les sources de Gould, mais nous connaissons la médaille ! Si Gould déforme le nom de la Loge, il connaît les relations de Franklin avec une loge de Rouen en 1785, relations confirmées par ses papiers. L’historien anglais dispose donc de renseignements précis dont Amiable manque. Il y a tout lieu de penser que la médaille dont parle Gould soit le jeton gravé par Bernier à son effigie, daté 5783. Le revers représente la même scène que sur le jeton à l’effigie de Milly, mais a été entièrement regravé par Bernier. Plusieurs différences sont perceptibles, à commencer par la place de la signature et l’arabesque qui remplace la date antérieure. En effet, le coin précédent ne pouvait être conservé, du fait d’une date caduque. A l’avers, il est possible que le graveur ait copié le portrait de Franklin sur une des innombrables représentations du grand homme, par exemple sur le buste par Houdon, autre frère de la loge. C’est en tout cas une représentation assez stéréotypée du héros américain, qui n’a ni le relief, ni la vigueur artistique, des deux profils de Milly.
       A quelle occasion ce jeton a-t-il été édité ? Amiable se fonde sur les Mémoires secrets pour raconter une fête donnée en l’honneur du héros le 6 mars 1783 : «LL’indépendance américaine fut exaltée en vers et en prose. On inaugura le buste du héros de la fête, œuvre d’Houdon, aux acclamations de tous les spectateurs. Puis il y eut concert. Enfin un souper fut offert à Franklin et, au dessert, on le couronna de lauriers et de myrtes. » Van Doren, biographe de Franklin, reprend presque mot pour mot ce passage. Le 15 mars 1783, Court de Gebelin écrit à la Société Littéraire des Etats-Unis : « Le 6 de ce mois, notre Societé litteraire connue sous le nom de Musée de Paris a donné une brillante feté pour la paix : le Dr Franklin l’honora de sa presence : il y avoit l’élite des Académies, des Ambassadeurs de Paris : 400. Dames plus brillantes les unes que les autres : les lectures en vers et en prose commencerent un peu après 5 heures. Le concert entre 7. et 8. L’Orchestre etoit superieurement composé. Sur les 10 h. et demi, on porta la Santé des Etats-Unis et celle de votre Societé Litteraire. M. le Dr Franklin y repondit d’une maniere qui excita la plus vive sensation. »[3] On pouvait à bon droit supposer que cette célébration solennelle était l’occasion rêvée de frapper une médaille commémorative. C’était notre hypothèse en 2007.

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Benjamin Franklin, médaillon de terre cuite par Nini (collection privée). On peut supposer que le sculpteur et son modèle se connaissaient personnellement : il est à signaler que Nini et Franklin étaient tous deux les hôtes de Jacques Donatien  Leray de Chaumont : Nini à Chaumont et Franklin à Paris.  Leray de Chaumont, a consacré une grande part de sa fortune à aider la révolte américaine ; il a fait convertir à ses frais un navire marchand en vaisseau de guerre, sous le titre distinctif "le Bonhomme Richard" en l'honneur de l'almanach publié par Franklin, et le confia au comandement de  Paul Jones, membre lui aussi de la Loge des Neuf Soeurs.  

       Mais, on le voit, la fête n’est pas donnée par la loge des Neuf Sœurs. Elle est l’initiative du Musée de Paris. Elle se déroule dans le local que cette société a inauguré le 21 novembre 1782 (selon Amiable citant les Mémoires secrets), ce qui fait dire à Van Doren que la fête eut lieu dans le « nouveau temple maçonnique de Paris ». Mais le lieu n’est pas plus maçonnique que la cérémonie. Et nous avons maintenant tout lieu de penser que les relations entre les deux sociétés ne sont pas placées sous le signe de la fraternité la plus cordiale. Bien au contraire, la rivalité n’est pas éteinte. La réplique est immédiate : à son tour, la Loge invite Benjamin Franklin, par une lettre de son Vénérable, le Marquis de la Salle, en date du « 23. J du premier mois de l’an de vraye L 5783 » (23 mars 1783) : « La RL des neuf sœurs a fixé au cinq de mai la fête a laqu’elle vous avez promis d’assister et qu’elle donne à l’occasion de l’heureux évenement de la paix. »[4] Puis, à une date inconnue, « Mrs Le Cte de Milly, Mis De la Salle, & Cte de Préaux Vble exvble et Membres de La Loge des IX sœurs sont venus pour rendre leurs devoirs a Monsieur Franklin et le prevenir que la fête a l’occasion de La paix qui se donne le 12. mai a la redoute chinoise fbg & foire St. Laurent commencera a 6. heures du soir, et qu’il est instamment prié d’y être rendu a 7 heures au plus tard suivant son aveu et sa promesse il est annoncé et le public seroit desolé d’être privé de la presence du grand homme qui après avoir instruit l’univers a rompu les fers de sa patrie et donne des loix utiles et sages au peuple nouveau qui lui doit sa consistance et sa liberté.»[5]

       Cette fête de la Loge est une occasion plus plausible d’éditer une médaille maçonnique que celle du Musée. D’ailleurs, cette surenchère dans l’hommage au grand homme sert aussi à réaffirmer la légitimité de la loge dont il fut Vénérable. Pour confirmer cette hypothèse, peu de temps après, une curieuse lettre à Benjamin Franklin, signée de François Bernier, le graveur des trois jetons, complète le dossier :

Paris 6. Juin 1783
Monsieur,
Lorsque j’eus hier l’honneur de rendre mes hommages a votre Excellence, avec M. le Marquis de la Salle, en vous engageant a venir voir nos travaux, j’eus celui de vous dire qu’il serait assés tôt sur les onze heures, mais aiant fait reflexions qu’il y a tres peu d’especes a fraper, nos opérations Effigiaires pourraient être finiës dès les huit heures, j’ai crû devoir vous en prevenir pour vous eviter une démarche en vain ; si cette heure prenait sur vos precieux instants ce qui nous priverait de l’honneur de votre presence, je me ferai un vrai devoir de vous informer du jour et d’une heure plus analogues a votre commodité, Lorsque nous commencerons de nouvelles opérations. Je souhaite, cependant, que cela n’arrive pas et que l’heure prematurée que je vous annonce ne nous prive pas de l’honneur de vous voir demain.
Je suis avec un très profond respect de votre Excellence le tres humble et tres obeissant serviteur

F. Bernier.[6]

       La tournure de phrase curieuse, à mots couverts semble-t-il, ne peut dissimuler qu’il s’agit plus que probablement d’une séance de frappe du jeton à l’effigie de Franklin, un mois après la fête maçonnique en son honneur où le prototype a pu lui être offert.

 

 (Cet article a été publié dans "Chroniques d'Histoire Maçonnique" n° 64 - année 2009. On trouvera ici des illustrations complémentaires)


[1] Selon M. Prieur, dans un article de Numismatique et Change n° 324, pp 49 à 51, on n’en connaîtrait qu’un exemplaire en cuivre dans les collections françaises (au musée de Chartres), et on n’en aurait vu passer que trois sur le marché numismatique au cours du vingtième siècle. Par ailleurs, l’article reprend les erreurs d’Amiable, depuis la controverse sur le nom de la loge jusqu’aux dates de vénéralat de Franklin, et confond les deux jetons représentant Milly. Tout le monde peut se tromper.
[2] « La Loge des Neuf Muses considérait Franklin avec tant de vénération qu’elle frappa une médaille en son honneur. » Gould’s history of freemasonry, revised, edited and brought up-to-date by Dudley Wright, Caxton publishing company, Londres.
[3] The papers… Vol. 39, P. 158 (inédit).
[4] The papers… Vol 38, p. 644 (inédit).
[5] The papers… Vol. 39, p. 461 (inédit).
[6] The papers… Vol. 39, p. 596 (inédit).

Le second jeton à l'effigie de Milly

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       Reste donc le troisième jeton, second à l’effigie de Milly. L’opinion d’Amiable est qu’il a été frappé en hommage posthume : « Le comte de Milly mourut en septembre 1784… La loge voulut l’honorer et perpétuer son souvenir en faisant frapper une médaille d’argent dont la page 155 donne la reproduction ». Nous ne disposons pas d’élément nouveau nous permettant de confirmer ou d’infirmer ce propos. Nous n’avons pas davantage d’hypothèse plus vraisemblable que la sienne à proposer. Il se fonde sur le « Précis historique », t. 2, p. 200. Plus loin, il ajoute : « Le 7 mars 1785, la loge célébra une pompe funèbre en l’honneur de Court de Gébelin et du comte de Milly… » Ce pourrait être la date de l’édition. Bernier reprendrait alors le revers gravé pour Franklin, non daté. Il redessine le portrait de Milly : le coin précédent peut être égaré.[2] Celui-ci a entre-temps été élu une seconde fois Vénérable de la loge, ce qui montre au moins que son premier vénéralat restait positif dans les mémoires de ses frères, et que ceux-ci lui conservèrent confiance et respect.

     On peut ajouter un mot sur François Bernier, graveur de ces trois pièces. Une demande de certificat à son nom adressée par la loge au Grand Orient en date de décembre 1777 nous apprend qu’il est né à Poitiers en 1737, qu’il a été initié (plus exactement « reçu maçon ») aux Neuf sœurs le 15 février 1777, et qu’il y est déjà maître le 20 décembre suivant [3]. Les tableaux et les courriers de l’atelier le montrent officier assidu : trésorier en 1777 et 1778, premier inspecteur en 1782 et 1783. Il est connu par diverses sources comme graveur des chancelleries de France et de la Monnaie de Paris. Les numismates connaissent de lui des essais monétaires. Le sceau de la loge est aussi signé de son nom.
 
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La signature de François Bernier sur le sceau de la Loge :
sous la lyre : "GRAVE P... BERNIER M... D... L... LOGE".

       Sans prétendre répondre à toutes les interrogations, nous avons au moins trouvé dans des archives méconnues les circonstances d’édition de deux pièces sur trois. Cela peut concrétiser le rôle de la numismatique comme « science auxiliaire de l’histoire » : sans cette mystérieuse date de 1781, nous n’aurions pas douté d’Amiable ni des biographes de Benjamin Franklin. Ce fil ténu nous amène à reconsidérer plusieurs moments de l’histoire de la Loge des Neuf Sœurs, qui pourraient faire l’objet de recherches plus approfondies que la nôtre. Ici, notre préoccupation numismatique nous aide à mieux comprendre trois jetons. Ils n’en sortent pas amoindris. Bien au contraire, ils paraissent d’autant plus exceptionnels comme témoignages historiques, et non seulement chefs-d’œuvre artistiques ou raretés de collectionneurs.

 

 (Cet article a été publié dans "Chroniques d'Histoire Maçonnique" n° 64 - année 2009.)

[2] Il n’est pas impossible qu’il ait été emporté par les partisans de Cordier de Saint-Firmin avec les archives de la loge. Cela se voit dans d’autres conflits internes, comme aux Amis de la Paix (les Métaux et la mémoire).

[3] Le manuscrit fait partie des « archives russes » du Grand Orient de France.