MARC  LABOURET

Guénon l'idéologue

ou Philippulus le prophète

   Guénon a ses adeptes et des critiques. Les uns professent, et les autres tolèrent, la réputation d’un auteur prétendument « apolitique » et « inclassable ». Or, si on ne s’attache pas aux superstructures de son œuvre que sont par exemple les écrits spécialisés sur le védisme et les illustrations truquées de la symbolique maçonnique, l’analyse de fond révèle un système parfaitement classable et proprement idéologique. Son « génie », sinon son originalité, est d’avoir assemblé des éléments préexistants, parfaitement identifiables séparément, pour en faire un système dont la force réside dans la simplicité et la cohérence – caractéristiques de l’idéologie.

"Une idéologie est un ensemble d'idées sur la structure de la société, sur les forces qui agissent dans la société, sur les sources de conflit qui y sont présentes, et aussi sur les modalités qui permettent de résoudre ces conflits, ensemble d'idées partagées par un groupe, communément appelé parti politique. Une définition dérivée de l'idéologie est celle d'une doctrine politique qui fournit un principe unique à l'explication du réel. Celle-ci est susceptible d'inspirer rapidement un programme d'action et constitue un ensemble cohérent d'idées imposées et parfois acceptées sans réflexion critique et sans discernement." (Wikipedia, article "idéologie")

   La bibliographie tiendra lieu de notes explicatives et de citations à l’appui de mon propos. Celui-ci ne se veut pas une étude complète, mais une synthèse critique, destinée à donner aux lecteurs de Guénon, s’il en reste, l’outil critique permettant de décrypter ses subterfuges. Je n'apporte que la clef pour déboulonner la statue, il appartient à chacun d’en faire une idole domestique ou de la jeter aux poubelles de l’histoire intellectuelle.

Le socle : Joseph de Maistre.

   Au commencement de la pensée guénonienne est le légitimisme de son milieu d’origine. Ce légitimisme forme définitivement le socle, le noyau dur, le squelette, comme on voudra, auquel s’agrègent peu à peu, sans jamais le défigurer, des éléments plus ou moins exogènes.

   Le rejet de la modernité trouve évidemment son expression absolue dans La crise du monde moderne, en 1927. Il n’est en rien une attitude originale en son temps. Oswald Spengler publie en 1918 et 1922 les deux volumes de son Déclin de l’occident. Jacques Maritain, Antimoderne en 1922. Julius Evola, Révolte contre le monde moderne en 1934. Mais les premiers écrits de Guénon étaient déjà marqués de cette opposition entre « tradition » et « modernité », où l’on voit évidemment la marque du plus talentueux des écrivains contre-révolutionnaires, Joseph de Maistre, que Guénon a lu, et cite à de nombreuses reprises. Ce rejet s’inscrit donc non seulement dans la vague antimoderniste provoquée par la honte de la Première Guerre Mondiale, mais aussi dans une généalogie des idées qui remonte aux débuts du XIXe siècle. Depuis Joseph de Maistre qui en est le théoricien, le légitimisme se caractérise par ce refus des suites de la Révolution française autant que des progrès techniques, par le fantasme d’une époque idéale prérévolutionnaire, par le rêve d’un retour à une pseudo-tradition qui, elle, serait sensée avoir respecté les lois divines et naturelles de l’ordre du monde, dans une société hiérarchisée où chacun restait à sa place. Ce noyau dur du guénonisme n’est ni original, ni inclassable, ni apolitique. Selon Jean-Pierre Laurant lui-même, les premiers écrits de Guénon étaient antidémocratiques et antisocialistes. Malgré cela, Laurant ne veut pas considérer Guénon comme un penseur politique, refusant de voir que la pensée de Guénon n’a pas changé à ce sujet, et ne trouve pas ailleurs sa cohérence fondamentale.

   Quant à lui, le catholicisme semble plus être un objet d’étude que de foi. Malgré de belles envolées lyriques sur le Verbe incarné, il lui préfèrera des religions moins suspectes de pactiser avec la modernité, plus exotiques et archaïques. De fait, après le ralliement à la République en 1892 puis à la laïcité en 1924, l’Eglise lui semble de plus en plus traîtresse. Encore dans la Crise du monde moderne, il invite pourtant les lecteurs à y trouver le dernier recours contre la décadence occidentale, mais avec peu d’illusions. Toutefois, en sa variante intégriste, le catholicisme fait partie du substrat permanent des idées guénoniennes. Comme chez Joseph de Maistre, la société fantasmée idéale est celle d’un Ancien Régime où l’autorité spirituelle se serait confondue avec le pouvoir séculier, une société théocratique dirigée par une élite cléricale. C’est ce modèle politique et social qu’il retrouvera dans l’intégrisme hindou comme dans l’Islam fondamentaliste. C’est probablement leur seul point commun.

   C’est aussi dans Joseph de Maistre qu’on trouve l’explication de la position de Guénon favorable à la Franc-maçonnerie, qui peut surprendre. Cette sympathie en est héritée telle quelle, fondée sur les mêmes mythes d’une origine médiévale et d’une transmission cachée de savoirs métaphysiques. Si donc Guénon condamne ce qu’il considère comme des dérives modernes de l’institution dues à l’influence protestante néfaste, il prend néanmoins la Franc-maçonnerie comme modèle de la transmission initiatique. De fait, il n’en a pas d’autre modèle sous la main. D’où même lui viendrait l’idée d’initiation ?

   En somme, presque tout Guénon est déjà dans Joseph de Maistre. Ses idées fondamentales sont parfaitement classables entre de Maistre et Spengler, éminemment politiques même si le discours feint de ne pas se mêler aux querelles du temps. A ce socle primitif vont s’ajouter plusieurs strates complémentaires.

La tradition primordiale

   Le thème de LA tradition primordiale prend chez Guénon une ampleur nouvelle. Il ne me semble pas venir de de Maistre, mais il est déjà présent chez les catholiques traditionalistes dont la jeunesse de Guénon fut nourrie : Augustin Bonnetty (1798-1897), le cardinal Jean-Baptiste Pitra (1812-1889), les mythomanes du mystère des cathédrales... Pourquoi devient-il si important de développer ce thème ? C’est qu’il faut faire face aux idées scientifiques évolutionnistes, tant en biologie qu’en sciences humaines – paléontologie humaine, archéologie, sociologie de Durkheim... Au XVIIIe siècle, aucune théorie scientifique ne permettait de contredire sérieusement les datations de James Ussher et de Dom Calmet : la best fit hypothesis était que le monde date de 4000 ans avant Jésus-Christ. Les fantasmes de paradis perdu, d’âge d’or ou de tradition primordiale se référaient à une chronologie imaginable. Un de Maistre n’a pas besoin d’argumenter là-dessus. Mais, à partir de la fin du XIXe siècle, la modernité haïe se nourrit de sciences nouvelles. Pour la combattre, il faut, sinon des arguments du même ordre, tout au moins des affirmations doctrinales précises. Guénon est donc amené à préciser sa vision des origines.

  Là non plus, il ne fait pas preuve d’une originalité débordante. Comme son condisciple Georges Dumézil, comme les théoriciens du nazisme, il part à la recherche d’une source indo-européenne. Comme les doctrinaires du germanisme, il la situe dans une Atlantide hyperboréenne. Le flou de sa doctrine en la matière montre qu’il éprouve quelque difficulté à se situer entre un créationnisme absolu, conforme à son éducation catholique traditionnelle, qui voudrait que toute l’humanité ait une origine unique, et la tentation d’une origine indo-européenne. Il n’échappe pas à cette contradiction, puisqu’il réunit bizarrement (il est bien le seul) l’Islam et le Judaïsme à une tradition d’origine hyperboréenne. En revanche, il exclut les traditions africaines et amérindiennes de la révélation supra-humaine originelle. On verra plus loin que son souci de cohérence – ou son besoin d’avoir réponse à tout - lui fera trouver une solution dans la théorie hindouiste du temps cyclique.

  La comparaison avec Dumézil peut être féconde. Georges Dumézil est le contemporain absolu de Guénon. Comme lui, il est élève du grand orientaliste Sylvain Lévy, mais, contrairement à Guénon, réussit ses études. C’est avec les outils du linguiste qu’il s’efforce de remonter aux origines des indo-européens. Ses théories demeurent contestées, mais ont été des hypothèses fécondes pour toute une génération de scientifiques. Guénon, cela va sans dire, est totalement ignoré des mêmes scientifiques... Personne ne peut enrichir le guénonisme, qui est une théorie close sur elle-même. La comparaison avec Dumézil est d’autant plus intéressante que les deux ont les mêmes sympathies politiques pour l’Action Française, puis que les deux sont utilisés par les idéologues de l’extrême-droite. On ne peut les opposer sur les idées politiques, mais bien sur le terrain scientifique. L’un est un homme de science, l’autre un camelot d’orviétan.

La philosophia perennis

   Autre élément constitutif du système guénonien, l’idée d’un en-deçà ou d’un au-dessus des religions, où on trouverait ce qu’il y a de commun à toutes. Ce peut être dans une prétendue origine commune ou dans une sorte de synthèse, qui gommerait les différences pour prétendre que ce qui reste est LA religion des origines, ou LA vérité dont toutes les doctrines sont des déformations.

   Oh, ce n’est pas davantage une idée neuve ! La philosophia perennis apparaît à la Renaissance. Je reprends ici un passage lumineux du grand historien d’art Erwin Panofsky, déjà cité dans un de mes ouvrages : « La pensée médiévale s’était évertuée à s’incorporer tout ce qui lui paraissait admissible dans les idées classiques, en traçant pourtant une frontière aussi nette que possible entre la raison et la foi. Les néo-platoniciens, eux, tentèrent la fusion entre deux univers culturels (...) ; bien mieux, ils s’efforcèrent d’abolir les frontières non seulement entre la philosophie, la religion et la magie, mais entre toutes les variétés de philosophie, de religion, de magie, embrassant tout à la fois l’hermétisme, l’orphisme, le pythagorisme, la Kabbale, les antiques mystères de l’Egypte et de l’Inde ; mélange extravagant, incapable de résister à la double critique des savants et des philologues (...). Cet effort pour concilier l’inconciliable devait être de courte durée ; il ne se perpétua qu’en poésie et en esthétique... » (L’œuvre d’art et ses significations, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 1969) J’ajoutais : et dans l’ésotérisme maçonnique. Nous y sommes.

   Evidemment Guénon a bu de cet indigeste bouillon. Il l’accommode à sa façon, mais il reste reconnaissable. Une de ses contradictions est de condamner la Renaissance mais d’en sacraliser les apports – qu’il prétend plus anciens pour les besoins de la cause. Il a pu rencontrer ce thème d’une vérité qui englobe toutes les religions particulières par diverses sources, notamment la théosophie, dont c’est un des grands principes du fond de commerce. Même si Guénon a condamné la théosophie, c’est après l’avoir fréquentée. Il en condamne certaines idées comme la croyance en la réincarnation. Mais il en conserve le principe d’une vérité universelle qui transcende les croyances spécifiques. Il a pu aussi trouver des opinions voisines dans son passage éclair dans la Franc-maçonnerie. Ce qu’il dit du Grand Architecte De L’Univers va en tout cas dans le même sens : celui d'une vague transcendance impersonnelle. Et bien des francs-maçons de son temps, déistes ou non, se considèrent au-dessus des religions particulières – parfois au nom de la laïcité.

   Ce que Guénon en tire de plus original, c’est l’affirmation d’une différence intrinsèque entre métaphysique et religion. Comme si chaque religion n’avait pas sa propre métaphysique. Pour lui, la métaphysique, la seule, la vraie, l’« ésotérique », c’est la sienne. Les religions lui semblent un mal nécessaire pour transmettre des éléments de la tradition, mais elles sont contingentes, « exotériques ». En somme, lui-même a accès, sans religion ni initiation, par l’intuition intellectuelle, à LA vérité métaphysique. Les autres doivent passer par des formes religieuses pour en obtenir, plus ou moins inconsciemment, quelques bribes dégénérées. Cela révèle l’immensité du mépris de Guénon pour ses semblables comme pour leurs croyances.

   Quant au contenu d’une métaphysique qui engloberait ce qu’il y a de commun aux diverses religions, ce serait évidemment un plus petit commun dénominateur spirituel, dont la pauvreté intellectuelle et morale saute aux yeux. Il demande l’élimination de l’apport de siècles de théologie et de philosophie métaphysique. De plus, Guénon rejette tout mysticisme, suspect de sentimentalisme... Les incantations superlatives cachent difficilement la misère d’une telle conception. Pour pallier ce danger, Guénon va lui chercher une substance dans l’Inde archaïque, prétendant que celle-ci est un vrai résumé de LA tradition primordiale.

L'apport de l'hindouisme

   Il y trouve d'abord une doctrine qui permet de théoriser métaphysiquement le rejet de la modernité : celle du temps cyclique. Le kali-yuga est en effet une décadence de 6000 ans, quatrième période du cycle complet du monde. C’est l’âge noir, ou âge de fer, pendant lequel augmentent la confusion, la massification et la domination du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel. Ainsi se trouvent confortées, au nom d’une prétendue métaphysique qui n’est bien sûr qu’une conception sociétale misonéiste, les conceptions contre-révolutionnaires de de Maistre et l’anti-démocratisme de René Guénon. Celui-ci instrumentalise l’hindouisme pour expliquer tout ce qu’il voit comme des cycles, petits et grands, de l’histoire. Car les petits cycles s’inscrivent dans le grand cycle ! En quoi le développement puis la chute de l’empire romain constituent-t-ils un « cycle » ? La métaphore topique, une fois de plus, dispense de culture historique comme de raisonnement. A part le Tour de France, où trouver des cycles microcosmiques dans un cycle macrocosmique ? Le kali-yuga, c'est la redescente du Mont Ventoux.

   Encore mieux, et encore plus idéologique : l’hindouisme intégriste légitime le système de castes. C'est un point extrêmement important chez Guénon. 

   Troisième avantage : le début d’une nouvelle ère demande que quelques initiés survivent à la fin de l’ère précédente pour retransmettre LA tradition. Ce passage de relais nécessite une initiation ésotérique, réservée à une élite salvatrice. Or, il faut bien que la métaphysique guénonienne soit d’origine ésotérique, puisqu’elle n’est attestée nulle part ailleurs. Cela prouve bien qu’elle ne peut avoir été transmise en clair, et qu’elle relève d’un savoir secret ! Quand on voit son contenu, on se demande bien pourquoi. Mais c'est l'argument qui permet à Guénon de se présenter comme le prophète sauveur du monde.

   On voit que ce système védique vient à point conforter l’idéologie guénonienne, bien mieux que ne le ferait le catholicisme. Le christianisme est lui aussi récupéré par la pensée guénonienne comme un cycle secondaire et un centre spirituel secondaire. Il ne faut pas faire fuir les guénoniens croyants. Pourtant, il me semble que Guénon fait l’impasse sur une caractéristique importante du christianisme : c’est d’être, comme le zoroastrisme, le judaïsme et l’Islam, une religion de l’Histoire. Ces religions sont en contradiction absolue avec l’idée de cycles, puisqu’elles affirment qu’il y aura une fin des temps avec jugement dernier, suivi d’une éternité de salut ou de damnation. Guénon le sait, évidemment. Mais il relègue cet aspect parmi les éléments exotériques indignes de LA vérité ésotérique. Et le tour est joué ! La pirouette permet d’éliminer les contradictions. Mais que serait le christianisme sans le salut éternel apporté par Jésus-Christ ?

   Et que serait l’Islam ? Pourtant, c’est à l’Islam que Guénon se convertit, et qu’il invite ses disciples à se convertir. Il y a quelques divergences parmi ceux-ci, le contraire serait étonnant. Selon Jean-Louis Gabin (L’idée que l’islam doit dominer la planète, revue Vers la Tradition, 7), Valsân, l’un des héritiers les plus reconnus du guénonisme, ayant explicitement formulé qu’à la fin de notre cycle, toutes les religions, y compris l’hindouisme et le christianisme, devraient être absorbées (sic) par l’islam, cet exclusivisme religieux s’oppose à la vision guénonienne de l’unicité des religions et, ne peut que favoriser l’interprétation exotérique et fondamentaliste de l’islam.

   Pour le moins, le message du « maître » permet cette interprétation. La théologie simple de l’Islam permet de s’y retrouver proche du plus petit commun dénominateur spirituel. Même si la croyance en un jugement dernier fait partie de ses cinq articles de foi. Mais, de nos jours, l’hindouisme védique n’existe plus en pratique. Le catholicisme romain se dissout dans la modernité. Seul l’Islam traditionaliste peut servir de dernier recours pour tenter de vivre une utopie médiévale et le rejet de la civilisation occidentale. Je ne sollicite pas particulièrement les textes ; J.-L. Gabin cite le maître : « Il n’y a pas d’autre moyen que de recourir à une autre forme traditionnelle, et la forme islamique est la seule qui se prête à faire quelque chose en Europe même, ce qui réduit les difficultés au minimum. » Ça ne paraît pas aberrant aujourd’hui : on voit que c’est convaincant pour nombre d’esprits faibles – ce qui ne veut pas toujours dire pacifiques. Voilà un domaine où Guénon apparaît comme un précurseur. Et qui dira que ce n’est pas politique ?

Les postérités totalitaires

   Avant l’Islam fondamentaliste, d’autres ont trouvé chez Guénon de quoi alimenter leur idéologie totalitaire.

   Julius Evola est un disciple avéré et reconnu de Guénon. Il est aussi un des théoriciens officiels du fascisme et du nazisme. Je renvoie simplement à sa présentation sur wikipedia. Pas la moindre ambigüité.

   Plus complexe, plus intelligent et plus érudit, Mircea Eliade reprend à Guénon ce qui lui est utile dans sa tâche officielle de propagandiste des dictatures roumaine et portugaise – puis dans son rôle plus occulte d’idéologue des "nouvelles" extrêmes-droites d’Europe et d’Amérique, après la Seconde guerre mondiale. Eliade toutefois ne retient pas ce qui est scientifiquement et historiquement inacceptable : ni grand cycle ni hyperboréens chez lui, ce qui lui permet de passer encore aujourd’hui, même auprès d’universitaires reconnus, pour un historien recevable. Il trouve chez Jung – qu’il a rencontré – la notion d’archétype ; il la transforme à son usage : de structure de l’inconscient, elle devient élément culturel universel. Cela donne à ses pseudo-analyses une teinte de respectabilité scientifique, alors que sa méthode fondamentale est celle de Guénon : rapprocher arbitrairement des éléments isolés de cultures différentes pour prétendre remonter à ce qu’il y a de fondamental. Pour lui, ce n’est pas une tradition primordiale transcendante, c’est une mystique de la terre, de la race et du sang. Aucun travail d’historien ni d’anthropologue là-dedans : ni datation, ni évolution historique de quelque culture que ce soit, ni insertion dans leur contexte social ou ethnographique des éléments retenus. La méthode anti-historique de Guénon sert parfaitement le propos idéologique : le fait culturel, au lieu d’être daté et situé, est présenté comme naturel et universel. Sa vision politique du monde est présentée comme scientifique par Eliade, comme elle était présentée comme ésotérique par Guénon (qui se réclame d’une science sacrée). L’idéologie du refus de l’histoire est une arme contre l’insupportable idée de progrès.

   Dans une spectaculaire version grand public, le spectacle du Puy du Fou créé par Philippe de Villiers – que chacun reconnaît comme représentant de l’extrême-droite légitimiste – montre une interprétation « soft » du même propos : la société vendéenne villageoise y est présentée comme une société quasi-idéale et permanente dans ses travaux et ses fêtes champêtres, à peine interrompus de temps à autre par des accidents malheureux de l’Histoire : Révolution et guerres mondiales.

   Pauwels et Berger disaient (je cite de mémoire) : le nazisme, c’est Guénon plus les Panzerdivisionen. Raccourci caricatural, certes, mais qui montre qu’ils ne s’y sont pas trompés : le discours guénonien offre une base théorique au totalitarisme réactionnaire et suprémaciste (comme on dit aujourd’hui), entre Oswald Spengler et Houston Chamberlain. Certes, l’antisémitisme de Guénon est peu exprimé, et, si j’ose dire, modéré. Mais sa condamnation de la démocratie, son éloge de l’élitisme, son modèle d’ordre autoritaire, ont trouvé dans les totalitarismes du milieu du XXe siècle leur expression politique. Je ne sache pas qu’il les ait condamnés, eux. Comment trouver apolitique celui qui, dans les années 30, 40 et 50, condamne les démocraties et ne condamne pas les dictatures ? En ce sens, son prétendu apolitisme est un leurre. Il a fait ses choix. Il est parfaitement identifiable parmi les théoriciens du totalitarisme.

   En somme, les difficultés à le classer ne concernent que ses disciples, pas ses adversaires. Elles ne font que refléter leurs propres difficultés à se définir, voire les siennes propres à trouver sa place. Sa quête identitaire l’a poussé à frapper à toutes les portes sans s’intégrer : les occultismes, la théosophie, la Franc-maçonnerie, les néo-thomistes... Il y a grapillé des idées, cherché des clients pour les siennes, avant d'en être rejeté. Sa tentative la plus constante a été la recherche de reconnaissance universitaire, pendant plus de dix ans. Malgré le mal qu’il dit de l’Université, il a obtenu une licence es lettres et un diplôme d’études supérieures en philosophie. Mais il a échoué à l’agrégation, il a échoué au doctorat. A cette occasion, le jugement du grand orientaliste Sylvain Lévy fait évidemment autorité : il a jugé la thèse de Guénon intéressante, mais lui a reproché de chercher uniquement à justifier ses idées préconçues. Il me semble que tout son parcours est résumé dans ce reproche. 

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BIBLIOGRAPHIE

La bibliographie de "Guénon et la franc-maçonnerie" est ici aussi pertinente. Par ailleurs, en cliquant sur le nom de la plupart des auteurs cités ici, vous serez renvoyé à leur rubrique Wikipedia, qui elle-même vous renverra à sa bibliographie.
Ici, je veux surtout vous référer à des auteurs non guénoniens, qu'il est plus utile de lire et peut-être de suivre. Surtout de grands classiques.
- Durkheim (Emile), Les Formes élémentaires de la vie religieuse, 1912. Nombreuses rééditions (fondamental).
- Mauss (Marcel), Œuvres, présentation par Victor Karady, 1968, 1969, Paris, Minuit, collection Sens commun (Trois volumes. Mauss est un des grands sociologues des religions ; il est d'autant plus intéressant à opposer à Guénon qu'ils ont eu les mêmes maîtres en orientalisme, Sylvain Lévi en tête. Mauss, lui, en a tiré une oeuvre scientifique durable).
- Caillois (Roger), L'homme et le sacré, Paris, Gallimard, 1950. Nombreuses rééditions (Plus philosophique qu'anthropologique, passionnant).
- Arendt (Hannah), La crise de la culture, 1954. Nombreuses rééditions (sur l'usure de la tradition et l'usage de la pensée).
- Gauchet (Marcel), Le désenchantement du monde, une histoire politique de la religion, 1985, nombreuses rééditions (Sur le devenir des sociétés contemporaines hors du religieux).
- Dubuisson (Daniel), Mythologies du XXe siècle, Dumézil, Eliade, Lévi-Strauss, Lille, PUL, 1993 (Ose démystifier les stars).
Et, pour les francs-maçons qui veulent se faire leur propre théorie et un bon usage du symbolisme, un petit guide pour les aider :
- Labouret (Marc), Une éthique de l'esprit - douze propositions aux loges maçonniques sur le symbolisme, Les pas perdus, Joigny, 2015.
 
 
 

 

 

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