MARC  LABOURET

Avec ou sans Guénon

UNE QUERELLE DE CLOCHERS

   Il y a un rapprochement à faire, qui ne me semble pas encore avoir été esquissé, entre Matila Ghyka et René Guénon.

   Guénon, en effet, a publié en 1924 Orient et occident, où il oppose une prétendue décadence de la civilisation occidentale à la fidélité à la tradition qu’aurait maintenue l’Orient. En 1927, ce livre est suivi de La Crise du monde moderne, où il expose sa doctrine de la « Tradition primordiale ». En 1931, Ghyka publie Le Nombre d’or – Rites et rythmes pythagoriciens dans la civilisation occidentale. Peut-être est-ce une réponse.

  Les titres eux-mêmes ne semblent pas sans apparentement. Qu’en est-il du contenuu?

  Selon Guénon, une « Tradition primordiale », de contenu métaphysique, dont les origines seraient à chercher dans une civilisation « hyperboréenne », aurait franchi les millénaires. En occident, elle s’est diluée et il n’en reste trace que dans l’Eglise catholique (dans d’autres écrits, il affirme que la Franc-maçonnerie porte une part de la Tradition primordiale, mais pas dans la Crise du Monde moderne). En orient, en revanche, elle se serait maintenue. Guénon la retrouve principalement, d’une part, dans une branche traditionaliste de l’hindouisme, et, d’autre part, dans le soufisme.

   En miroir, peut-être en réponse, quelle est la thèse de Ghyka ? Pythagore aurait reçu des mêmes hyperboréens un enseignement mathématique. Cette initiation scientifique se serait transmise en Europe à travers les millénaires, attestée par la présence du nombre d’or dans les constructions et œuvres d’art de diverses époques. On a vu ailleurs que la thèse est irrecevable. Mais le mythe du nombre d’or, qui lui est dû, fait toujours des ravages dans les esprits crédules.

   Passons rapidement sur les ressemblances d’écriture des deux auteurs. Absence de rigueur, amalgames, analogies vagues qui tiennent lieu d’arguments, affirmations gratuites, fausses déductions par glissement de sens, tours de passe-passe, incantation, suffisance et insuffisance... Peut-être la prose de Guénon est-elle encore plus brouillonne et indigeste que celle de Ghyka, qui est elle plus lyrique, mais c’est affaire de goût.

   Notons que Guénon a eu connaissance du livre de Ghyka. Dans sa chronique du Voile d'Isis en date de novembre 1935, il critique un autre article, dont il précise : "Sur la question des initiations artisanales ou corporatives, l'auteur cite longuement le Nombre d'Or de M. Matila Ghyka ; malheureusement, la partie de cet ouvrage qui se rapporte à ce sujet est certainement celle qui appelle le plus de réserves, et les informations qui s'y trouvent ne proviennent pas toutes des sources les plus sûres..." La critique peut paraître bénigne. Elle porte cependant sur le point qui les sépare essentiellement : la chaîne de transmission initiatique.

   Car ce qui mérite d'être mis en évidence, c’est que des prémisses identiques – la transmission d’une tradition pré-historique depuis les hyperboréens – sont intégrées à des théories diamétralement opposées. Le contenu de la tradition est pour l’un métaphysique, et pour l’autre mathématique. Elle a été pour l’un conservée en orient, d’où la supériorité de celui-ci. L’autre n’en suit les traces qu’en occident, dont elle a assuré la légitime domination sur le monde.

   Cela s’explique par l’attitude de l’un et l’autre auteurs face à la modernité. Pour Guénon, tout ce qui est moderne est mauvais ; ce qui est bon est ce qui diffère le plus de la modernité et de son cortège d’horreurs associées : rationalisme, individualisme, progrès technique, science, matérialisme, égalitarisme, démocratie, féminisme, humanisme... Cette exécration seule explique qu’il unisse dans ses amours deux religions infiniment éloignées l’une de l’autre. Ghyka, au contraire, entend démontrer que la supériorité technique et la domination politique de l’Europe occidentale sont justifiées par une tradition immémoriale. Chacun, c’est évident, ne fait que chercher dans une pseudo-archéologie du savoir les arguments de légitimité de leur attitude face au monde qui les entoure. L’un et l’autre sont des idéologues.

   Les deux sont des réactionnaires proches des totalitarismes du XXe siècle. Le premier ne voit de salut que dans un retour intégriste vers des métaphysiques disparues. Purement spéculatif, il peut sembler presque apolitique - mais ses émules Evola et Eliade n’ont pas cette retenue dans leur soutien opératif aux pires dictatures. Le second espère, sans trop de pudeur, en l’avenir eugénique et technocratique de la domination de la "race" germanique.

   Je ne suis pas certain que toutes les idées soient licites. Mais nous sommes en tout cas en présence de deux systèmes de pensée contradictoires. Si l’on veut croire, contre toute évidence historique et archéologique, à une tradition primordiale, un des deux auteurs doit être rejeté. Il faut choisir. Si vous êtes guénonien, vous ne pouvez être un dévot du nombre d’or. Si vous voyez le nombre d’or partout, vous devez rejeter Guénon.

   On peut aussi, sans état d’âme, n’y voir que deux curiosités passagères de l’histoire des erreurs.

 

 

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