nombre d'or
POUR EN FINIR AVEC LE NOMBRE D’OR
Le nombre d’or existe. Il s’agit de la proportion selon laquelle le rapport entre deux parties est égal au rapport entre la plus grande de ces parties et le tout. C’est un nombre irrationnel : (1 + √5) / 2. Soit 1,618 et un nombre infini de décimales. On le trouve notamment obligatoirement dans certaines figures géométriques comme rapport entre longueurs incommensurables. En particulier dans tout ce qui est pentagonal (au même titre que √2 intervient dans le carré, √3 dans le cube, pi dans le cercle…). Il est lié à la suite de Fibonacci, qui est faite de nombres entiers correspondant à beaucoup de modèles de croissance, et qui tend vers le nombre d’or. Il n’est pas dans mon propos de contester son existence ni ses charmes, voire sa fascination, mathématiques. Il n'est pas dans mes compétences de les développer.
Je renvoie à l'article "nombre d'or" de wikipédia ou au Que sais-je ? sur le sujet. Je n'ai pas lu, mais je crois comprendre que sa démarche est du même ordre que la mienne, le livre de Marguerite Neveux, docteur en histoire de l'art : "Le Nombre d'or, radiographie d'un mythe."
Car, de ce nombre, bien des usages sont faits qui sortent de la mathématique. Une surabondante littérature le présente comme universellement répandu, d’une part dans la nature, d’autre part dans les œuvres artistiques humaines. Il serait donc quelque chose comme une clé de toute harmonie… Un ouvrage sérieux d’autre part (de l'historien de la Franc-maçonnerie Roger Dachez) disant que tout cela n’était que mythes, j’ai voulu vérifier, autant qu’il m’était possible de le faire. J’ai mené une enquête visant à démêler le vrai du faux, l’hypothèse de la certitude, la foi du choix. Car pour que chacun soit libre de choisir le nombre d’or comme fondement harmonique de ses créations, cette liberté de choix ne doit pas s’étayer de contre-vérités, voire de supercheries. Chacun est libre d’assumer ses fantasmes à la condition de savoir que ce sont des fantasmes.
Le nombre d’or dans l’art et l’architecture.
Les premiers lieux communs concernent l’art et notamment l’architecture : il y en a cinq principaux. Entre eux, des siècles s’écoulent pendant lesquels le nombre d’or est mis entre parenthèses : il est supposé être alors transmis en secret. Il faudra d’ailleurs aussi s’interroger sur ce qui fait écarter de l’illustration du nombre d’or ces siècles et leurs oeuvres, de même que les oeuvres d'autres civilisations (asiatiques ou américaines par exemple).
Il importe aussi d'être précis. Le nombre d'or n'est pas 2/3, ni même 5/8. Les approximations ou les amalgames ne servent pas la démonstration. De telles proportions, certes plus ou moins voisines du nombre d'or, reposent sur des nombres rationnels simples. Elles montrent même que ceux qui les utilisent ignorent ou délaissent le fameux nombre ; s'ils recherchaient l'identité de proportion entre, d'une part, les deux parties, et, d'autre part, la grande partie et le tout, ils s'y prendraient tout autrement.
1) Les pyramides.
Sur la quarantaine de pyramides royales égyptiennes recensées, près de trente sont pyramidales. On connaît bien les mesures de 24. Leur angle d’inclinaison va de 40° à 60°. C’est dire déjà qu’il n’y a pas de règle de proportion générale.
Sous l’Ancien Empire, de la fin de la troisième dynastie à la fin de la 6e, on en connaît seize. Sur ces seize, huit ont un rapport de 1 1/3 entre la hauteur et la moitié de la base. En somme, les constructeurs utilisaient des gabarits de taille de pierre conformes au triangle rectangle simple et bien connu dont les côtés sont de trois et quatre unités, et l’hypothénuse de cinq unités. Ce sont la pyramide de Chéphren et sept des neuf dernières pyramides de l'Ancien Empire, ce qui laisserait entendre qu’on a alors trouvé la proportion idéale. D’autres ont des rapports simples aussi, de 1,5, 1,25, 1,20, angle de 60°. Dans toutes celles-là, pas de nombre d'or.
En revanche, trois (la première pyramide pyramidale, à savoir celle de Houni, puis celle de Chéops et 100 ans plus tard celle de Niouserré) semblent avoir un angle de 51°50’35’’, soit un rapport de 14/11. On trouve bizarrement le nombre d’or dans le rapport entre la demi-base et la distance du sommet au milieu d’un des côtés, c’est-à-dire l’apothème, ligne imaginaire sans rôle structurel. Il y a des arguments pour juger que ce n’est pas intentionnel : pour celle de Chéops, les dimensions en coudées correspondent en effet à des dizaines entières : base 440 coudées, hauteur 280 coudées. Selon Hérodote, paraît-il, les prêtres égyptiens disaient que les proportions avaient été calculées de façon que le carré de la hauteur soit de même surface que chaque face latérale, ce qui se vérifie. Le nombre d’or ne serait alors qu’une conséquence intéressante de ce choix géométrique, de même que le nombre pi qu'on peut aussi en déduire.
Enfin, chronologiquement situées entre celle de Houni et celle de Chéops, les deux pyramides de Snéfrou sont complètement atypiques (on trouve le rapport 7/5 dans la rhomboïdale).
La seconde génération de pyramides est érigée sous la douzième dynastie, au Moyen Empire. Elle se caractérise par une grande constance dans les dimensions au sol des monuments, de 105 m environ de côté (soit les mêmes que celles de Mykérinos et Néferirkaré sous l’Ancien Empire). Ces dimensions correspondent évidemment à un nombre rond en coudées égyptiennes (200 coudées de 52,375 cm). En revanche, les hauteurs de ces pyramides sont toutes différentes, et vont plutôt en augmentant avec le temps, pour culminer avec un angle de 57°15’50’’. Il semble alors que le but soit de faire toujours plus pointu.
Sauf gymnastique acrobatique, on ne s'est pas servi du nombre d’or pour édifier les pyramides, mais seulement de proportions entre nombres rationnels. Ça ne retire rien à leur beauté ni à leur grandeur.
La dernière pyramide où on trouve le nombre d’or date d'environ 2500 avant l’ère chrétienne.
(Les 220 pyramides de Méroé, édifiées du VIIIe siècle avant au IIIe siècle après, ont des pentes avoisinant les 70°. Personne ne me semble y avoir cherché le nombre d'or. Il reste donc du travail aux archéologues. Et aux auréinuméromanes.)
2) Le temple de Jérusalem.
On fait un saut 1500 ans plus tard. Les dimensions du Temple de Salomon sont données au livre des Rois, chapitre VI : 20 coudées de large sur 60 coudées de long et 30 coudées de hauteur, plus un ulam (vestibule) de vingt coudées de large et de dix coudées dans le sens de la longueur du temple. La coudée fait maintenant 45 cm, cela donne donc un temple de 31,50 m. de long sur 9 de large. Selon le livre des Chroniques, III, les proportions sont les mêmes mais le vestibule a une hauteur de 120 coudées (54 m). C’est assez difficile à croire, mais n’oublions pas qu’il s’agit de la description d’un temple mythique qui n’a probablement jamais existé. Lors de sa reconstruction par Zorobabel après l’exil, sa hauteur et sa largeur sont de 60 coudées (Esdras VI), mais il y aurait une erreur de transcription. Enfin, le temple imaginaire décrit par Ezéchiel a des proportions voisines de celles du temple de Salomon, sauf pour le Ulam qui fait 20 coudées sur 12. Le Hékal fait encore 40 sur 20, et le Débir 20 sur 20. Mais il s’agit de coudées « anciennes » de 52,5 cm. Quel que soit le temple, les proportions sont simples, et ne reposent que sur des nombres rationnels. Pas de nombre d’or, désolé.

3) Le Parthénon.
Parmi les dizaines de temples grecs édifiés entre le sixième et le second siècle avant l’ère chrétienne, pas deux n’ont les mêmes proportions, sinon par hasard. J’ai étudié les plans de plus de 30 temples, et les élévations de quelques-uns (on ne les connaît pas toujopurs). Quant au Parthénon, édifié vers – 440, qui d’ailleurs n’est pas un temple mais un trésor, il est présenté par son promoteur Périclès et ses architectes (Ictinos et Callicratès) comme le modèle idéal, essentiellement pour des raisons idéologiques de défense et illustration de la suprématie athénienne. Il est en fait d’un module atypique, avec huit colonnes en façade. Certains ont cru trouver que cette façade était conforme aux proportions du nombre d’or. Ça ne marche pas, sauf à sélectionner certains éléments. De plus, si à cette époque on commence à définir un ou plutôt des canons pour les genres d’architecture, ceux-ci ne sont vraiment théorisés que vers -130 (300 ans après le Parthénon) par Hermogène. Celui-ci coordonne les éléments de la construction d’après leur taille, sur la base d’un module commun déduit du diamètre de la colonne. Toujours rien du nombre d’or.
C’est ce système, déjà tardif pour la Grèce, que Vitruve, le grand théoricien de l’art antique, admire, et de lui qu’il s’inspire. C’est encore plus tard, puisque Vitruve sévit au 1er siècle avant. Il affirme par exemple que les proportions idéales sont de n colonnes sur 2 x n +1 colonnes (par exemple 6x13 ou 8x17). Mais si la grande majorité des temples grecs a six colonnes en façade, on leur voit rarement 13 de longueur, mais aussi bien 12 que 14, 15, 16… Je cite un livre sérieux sur la question : « Si l’on consulte le vaste inventaire des temples grecs antiques en relevant le nombre de colonnes, on n’aboutit à aucun système de classement, aucune règle générale reliant le choix de ces nombres à la pensée pythagoricienne ou platonicienne. » (Alexander Tzonis et Phoebe Giannisi, Architecture grecque classique, la construction de la modernité, Paris, Flammarion, 2004).
Allons plus loin. Vitruve ignore le nombre d’or, mais suggère que la perfection d’un monument procède de la symmetria, c’est-à-dire non pas la symétrie au sens français moderne du terme, mais une même unité de mesure, un même module de base, qui permet de définir des proportions harmonieuses entre nombres rationnels, notamment 6 et 10, ce dernier étant à ses yeux le nombre parfait. Mais, selon les historiens de l’art déjà cités, « la symmetria identifie un rapport de concordance entre les composantes d’un objet, naturel ou artificiel. Toutefois, le système des proportions, tel que l’interprète Vitruve, réduit cette concordance à de simples rapports de nombres… Elle fixe des règles numériques qu’on ne peut appliquer, dans une perspective empirique, ni à l’architecture grecque, ni à l’architecture romaine. » Et, revenant au Parthénon, chef-d’œuvre incontesté du genre dorique, signalons que Vitruve condamne le dorique qu’il juge confus et incohérent. Défenseurs inconditionnels du nombre d'or, choisissez entre Vitruve et le Parthénon, ou écartez l'un et l'autre de vos démonstrations.
Toujours au chapitre de l'art grec, le théâtre d'Epidaure serait construit selon deux nombres de la suite de Fibonacci. Sur les plans, j’ai trouvé 20 et 33, et non 21 et 33 (mais les plans peuvent être mal établis). De plus, les deux volées de marches ont été construites à six siècles d’écart ! Mais quand bien même ! Si tout ce qui contient 3 et 5, voire 1 et 2, prouve des utilisations conscientes du nombre d’or, en effet tout est possible ! En outre, pour que l’exemple soit probant, il faudrait qu’il ne soit pas unique ! Il y a des dizaines de théâtres grecs et romains… Qu’on trouve une fois deux nombres de la suite de Fibonacci ne fait preuve de rien.
Puis la prétendue transmission du savoir secret fait un nouveau bond de 15 siècles.
4) Les Cathédrales.
Ah ! Les bâtisseurs des Cathédrales ! Ceux-là, au moins, c’est sûr, on peut compter sur eux. On peut en tout cas, dans la complexité et la variété des cathédrales, penser qu’il est facile de trouver le nombre d’or si on le cherche. Entre les différentes hauteurs qu’on peut prendre en compte (sous voûte, toit, tours, flèche), les différentes largeurs (intérieur de la nef, nef+bas-côtés, largeur extérieure avec ou sans contreforts, largeur de la façade, largeur au transept..), les différentes longueurs (total intérieur, total extérieur, nef, chœur, avec ou sans la chapelle absidiale…), sans oublier les diagonales (comme pour Chéops)... Eh bien, ce n’est pas si facile, même en en examinant des dizaines (pour ma part, une bonne vingtaine, plus autant d'abbayes cisterciennes et églises romanes) mais j’ai lu deux cas. La Cathédrale de Strasbourg, en prenant la longueur extérieure totale et la largeur intérieure au transept. Tant pis si l’une des deux données inclut l’épaisseur des murs et contreforts et pas l’autre. Ça suffit à un auteur pour crier victoire. D’autres cherchent dans tous les coins. Dominique Naert dissèque la cathédrale de Troyes à la recherche de tout ce qui pourrait être de près ou de loin symbolique ou alchimique. Il décèle par exemple les proportions du temple de Salomon dans un quadrilatère qui sélectionne quatre travées de la nef et la croisée du transept. Pourquoi pas ? Mais pour le nombre d’or, il ne trouve que dans la façade une proportion voisine, en prenant en compte des éléments d’époque différente (quinzième et dix-septième siècles) qui ne peuvent guère faire preuve d’une intentionnalité. J’ai un autre cas : l’abbaye cistercienne du Thoronet. C’est du même ordre : en tirant un peu sur les cotes, on interprète le module de base en presque rectangle d’or. Et on met sur les plans réels un certain nombre de figures géométriques qui ne correspondent même pas aux points structurels du monument pour en déduire des cotes correspondant à ce qu’on veut démontrer… Néanmoins, il n'est pas anormal que le rectangle d'or apparaisse de temps en temps, parmi l'infinité de proportions possibles. C'est le contraire qui serait étonnant. Pour faire preuve d'une intentionnalité, il faudrait que la quantité de monuments utilisant le nombre d'or soit supérieure à une proportion aléatoire... Cela reste pour le moins à démontrer !
Plus sérieusement, les textes d’époque et les études des historiens de l’art sur la question démontrent que les cathédrales, comme le temple de Salomon et les temples grecs, sont bâtis selon des quadrillages ou des triangulations dont l’assemblage suit, encore une fois, des proportions entre nombres rationnels : 4-6-10 ou 3-6-9 par exemple. La symmetria, toujours. Les divisions par trois y sont nombreuses, et Erwin Panovski a montré qu’elles sont liées à la pensée scolastique, qui a beaucoup plus influencé les bâtisseurs de cathédrales que les nombres irrationnels complètement inconnus. Pas trace de nombre d’or dans le dictionnaire d’architecture médiévale de Viollet-le-Duc, dont l’article « proportions » comporte pourtant une dizaine de pages et de nombreux plans. Décidément, même les bâtisseurs de cathédrales semblent avoir ignoré les beautés du nombre d’or.
5) Les tableaux de la Renaissance
Ceux chez qui j’ai trouvé l’assertion que « beaucoup » de tableaux de la Renaissance suivaient les proportions du nombre d’or n’en citent que très rarement à l’appui de leur thèse. Je n’ai guère pu vérifier que par un survol partiel et qui ne prétend pas à la représentativité. Je n’ai rien trouvé par moi-même. J’ai trouvé cités quatre exemples. Le premier concerne les proportions du sujet dans le Saint Jérôme peint par Vinci. C’est-à-dire qu’en découpant à l’intérieur d’un tableau de toute autre proportion un rectangle d’or autour du sujet principal, on trouve que celui-ci s’y insère à peu près. Le second se trouverait dans l’Annonciation du même Léonard. Il y a un ange sur la gauche. En traçant une verticale un peu à sa droite, ce qui lui coupe les bras, la vierge est exactement à l’emplacement défini par la proportion dorée pour le reste du tableau. Non seulement c'est malhonnête intellectuellement, c'est aussi ignorer que Léonard a bel et bien défini des proportions idéales en peinture, mais que celles-ci n'ont rien à voir avec celles de son ami Pacioli (dont on reparlera). Le troisième exemple, c’est la Vénus de Botticelli. Rectangle d’or presque parfait. L’ennui, c’est que les historiens d’art prouvent que ce ne sont pas ses dimensions initiales, et qu’on lui a coupé une bande de 32,5 cm sur la partie haute… Coupons tous les tableaux pour les rendre conformes à la théorie ! Quatre (on n’est plus à la Renaissance) : le Pesage par Degas. Dans ce tableau presque carré, la perspective serait ordonnée par un point de fuite qui divise le tableau selon le nombre d’or, aussi bien horizontalement que verticalement. Mais la démonstration repose sur des lignes de fuite sans consistance réelle, et sur la mise en place du point de fuite, non pas sur la ligne d’horizon (ce qui est la règle) mais en haut de la ligne formée par la cime des arbres… Le vrai point de fuite est exactement au centre du tableau. Il y a certainement des tableaux, à toutes les époques, où on peut mieux que ça trouver réellement le nombre d’or, sans faire ces gymnastiques tricheuses.
J’ai vu aussi des diagrammes d’œuvres très diverses (vierge à l’enfant du XVe siècle, Hercule domptant le taureau par Géricault) où on recouvre le tableau de lignes qui auraient présidé à sa composition, et où dans ces lignes on trouve la proportion recherchée. Mais ces lignes peuvent bien souvent être remplacées par d'autres tout aussi crédibles, selon la proportion qu'on veut démontrer.
N’allez pas dans un musée sans porter sur vous un petit rectangle d’or portatif, et je suis sûr que vous trouverez dans tout tableau de toute époque un ou plusieurs sujets qui correspondront à 5% près. Car l'étonnant serait qu'on ne le trouve jamais !
Parenthèse : les nombreux livres charlatanesques sur la question ne citent pas les véritables édifices en rapport avec le nombre d'or, à savoir les constructions pentagonales. Si les végétaux et animaux à symétrie pentamère relèvent du nombre d'or, il en est de même des rares "exemples d'architecture pentagonale : le palais Farnèse édifié par Vignole à Caprarola en 1559, de l'étonnant château Renaissance de Maulnes, dans l'Yonne (années 1560). Ajoutons le Pentagone à Washington, qu'on hésite à prendre comme exemple de l'harmonie universelle.
Après ce tour d’horizon des lieux communs architecturaux, constatons que le nombre d’or n’est pas ou guère utilisé par les architectes égyptiens, hébreux, grecs, romains, médiévaux, classiques, modernes. Il faut attendre Le Corbusier en architecture, Dali et Picasso en peinture, pour qu’il soit utilisé consciemment (grâce à un correspondant, j'ajoute à cette courte liste le grand verrier Auguste Labouret, avec lequel je regrette de n'avoir pas de lien de parenté). En fait, cette absence n’a rien d’étonnant. Si la notion mathématique de nombre irrationnel peut être approchée par les anciens , c’est tout autre chose que de s'en servir, quand on ne dispose pas du zéro ni du système décimal, mais seulement de chiffres du genre chiffres romains. Par exemple, les égyptiens connaissent l’existence de pi, et le calculent de façon empirique pour l’établir à 3 1/6, ce qui n’est pas si mal.
(Ici, une histoire de la géométrie et de l’algèbre mettrait en évidence l’inanité de l’utilisation consciente du nombre d’or avant le XVIe siècle. Je vous renvoie à l’article Nombre d’or de wikipédia, ou à tout livre sur l'histoire des mathématiques.)
6) Une harmonie intuitive ?
Avant d’étudier avec la même attention s’il est présent dans la nature, reste à voir s’il ne reflète pas tout de même une proportion esthétique particulièrement harmonieuse, et donc une utilisation inconsciente.
Pour que cela soit vrai, il faudrait par exemple que même fortuitement des artistes l’aient employé d’une manière statistiquement significative. Ou que nous-mêmes, dans notre sens des proportions, le trouvions spontanément plus harmonieux que d'autres. Il y a eu des sondages sur la question ! J’en ai trouvé deux (école polytechnique de Lausanne et test de Markovsky). On a montré à des échantillons de clampins un certain nombre de rectangles mélangés de proportions diverses, dont des rectangles d’or. Eh bien, selon la présentation, les réponses sont totalement aléatoires, ou bien ce sont d’autres proportions qui ont notre préférence. La proportion de 1,35 vient en tête, proche de celle du format A4 bien connu, d’ailleurs mathématiquement très intéressant. La proportion de 1x1,5, qu’on retrouve dans les photos (24x36). Celle de l’écran de télévision (16x9). Le rectangle d’or vient après. Il n’est donc pas plus harmonieux intuitivement qu’utile artistiquement.
Encore un exemple, mais qui me semble beaucoup plus grave. Je faisais part de mes vaines recherches à un ami. Il fut choqué que j’osasse contester ce qui lui semblait être une évidence, et, en désespoir de cause, pour m'en prouver la valeur esthétique spontanée, m’a affirmé que les buts des terrains de foot étaient aux proportions du nombre d’or. Etant incompétent en la matière, il a fallu que je vérifie. Les proportions d’un but de football sont de 7,32 m sur 2,44 m. La hauteur est donc du tiers de la longueur. Ce qui ici me semble grave, c’est qu’en appelant n’importe quoi à la rescousse du nombre d’or quand on le croit attaqué, on montre qu’il ne s’agit plus de mathématiques, mais de foi, et de défense de l’orthodoxie. De même, sans avoir vérifié, on cite les dimensions de la carte de crédit. Or les côtés de celle-ci sont dans une proportion qui n'a rien à voir : 1,574. Même surprise quand je lis dans un livre consacré au dit nombre, après que l’auteur a déploré de ne pas le trouver dans le Parthénon, qu’il ne faut pas chercher le nombre d’or partout, parce que cela donne des armes aux adversaires du nombre d’or. Il s’agit donc de croyants et d’incroyants. Cela mériterait la tolérance la plus absolue, sous réserve toutefois que les articles de foi ne soient pas contredits par les faits les plus avérés, auquel cas cela relève de la superstition, voire dans certains cas du fanatisme.
D'un côté, une abondante littératue d'affirmations fausses et d'arguments inconsistants : au mieux une sottise, au pire une supercherie. En face, une crédulité presque généralisée, alors qu'il serait si facile de vérifier...
Quant à décider aujourd'hui, même sans référence à des antécédents historiques inexistants, que le nombre d'or doit régir l'harmonie artistique... Pour ma part, il me semble que c’est amoindrir la liberté de l’artiste que de lui dicter des règles harmoniques obligatoires… Même si selon Gide l’Art naît de la contrainte, vit de lutte et meurt de liberté ! L’art jaillit quand l’homme invente une harmonie aussi improbable avant qu’évidente après.
Le nombre d’or dans la nature.
Mais nous n’avons éliminé que les lieux communs relatifs à l’utilisation supposée du nombre d’or par l’homme. Qu’en est-il de sa présence dans la nature ? Nous trouvons ici une seconde série d’affirmations, dont les implications métaphysiques sont autrement redoutables, et donc dont il importe de démêler le vrai du faux. Il y a trois domaines principaux d’utilisation.
1) La musique (à supposer que la musique soit naturelle).
On nous affirme en se référant à Pythagore que les accords harmonieux de la gamme correspondent au nombre d’or. A l’analyse, Pythagore a établi que les intervalles musicaux harmonieux correspondaient à des rapports de longueurs (de tuyaux ou de cordes), à savoir : de 1 à 2, l'octave; de 2 à 3: la quinte; de 3 à 4 : la quarte. Et Platon complète en estimant que l'harmonie immanente du monde repose sur des progressions géométriques, soit des nombres au double (suite 1-2-4-8-etc) soit au triple (1-3-9-27-etc). Rien à voir avec nombre d'or ni suite de Fibonacci.
Certains entendent (?) le nombre d'or dans notre gamme: il s’agirait de l’accord de quinte majeure (do-sol sur la gamme de do majeur qui nous est la plus familière). La quinte majeure correspond dans notre gamme à trois tons et demi sur six tons. Ou sept demi-tons sur douze. Soit 1,71… 10 % de plus que le nombre d’or. Ou en termes de fréquences, dans un rapport de 3/2. On est en droit de le juger plus harmonieux que d’autres. Pour les jazzmen, les écarts les plus remarquables sont les notes bleues (3e, 5e et 7e diminuées). Quant à utiliser notre gamme pour attribuer à Pythagore des conceptions définitives sur les rapports entre les sons, les mouvements des planètes et les nombres, c’est oublier que cette gamme s'est construite au cours des âges, qu’elle ne devient de règle qu’en occident et qu’au dix-huitième siècle. La gamme chinoise est pentatonale, la gamme indienne est de 22 notes, les Arabes jouent sur les quarts de ton... Les Grecs antiques (dont Pythagore) connaissaient plusieurs modes musicaux différents correspondant à des harmonies différentes. Dans la musique du XXe siècle, des compositeurs qui ont voulu sciemment approcher le nombre d’or ont inventé une gamme de dix notes, décatonique ou ten-ton equal temperament, où l’écart entre 7 degrés donne approximativement 1,624. Admettons que le nombre d'or ne se trouve que difficilement dans la musique.
Notons au passage que personne ne fait plus de rapprochement entre les notes de musique et les planètes. La référence à Pythagore a des limites, qui sont celles de la science de son temps. Le système cosmologique de Ptolémée n'est plus revendiqué par personne. Faut-il s'en plaindre ?
On prête beaucoup à Pythagore, mais Platon dit des pythagoriciens : "Quand ils mesurent les sonorités et les accords les uns par rapport aux autres, ils y peinent infiniment comme les astronomes. (…) Ils sont franchement ridicules ! (…) Les uns affirment qu’ils perçoivent dans le registre intermédiaire un certain son, et qu’il s’agit de l’intervalle le plus petit qu’on puisse mesurer, les autres contestent cette affirmation en disant qu’il s’agit d’un son semblable à ceux qui ont déjà été émis. Les uns et les autres placent leurs oreilles avant leur intellect. (…) Ils recherchent les nombres qui se trouvent dans ces accords qui sont entendus, mais ils n’examinent pas quels nombres sont en accord et lesquels ne le sont pas, et pourquoi ils le sont ou non" (la République, VII). La mise en avant par Pythagore de rapprochements entre différents domaines d’utilisation des mathématiques, aux fins de démontrer l’ordre du monde, relève de l’état de la science de son temps, et de l’état de la musique à la même époque. Aujourd'hui, son intérêt intellectuel relève de l'histoire des idées.
Allons, il faut donc admettre que la musique n'est pas naturelle, mais bien culturelle.
2) Le règne minéral.
Notons que nos élucubrateurs évitent judicieusement de parler du minéral. C'est que le nombre d'or en est absent. C'est par erreur que l'article "nombre d'or" de wikipedia affirme que les cristaux de quartz suivent une symétrie pentamère. Aucun minéral naturel ne suit une géométrie impaire. Certains sont amorphes, d’autres répondent à des structures orthogonales ou hexagonales (dont le quartz). Il a été prouvé qu’un réseau cristallin ne peut posséder que des symétries d’ordre 2, 3, 4 ou 6. Il y a des pierres cubiques, des pierres à pointe, mais pas de pentagone naturel.
3) Les végétaux.
Ah, le voilà, le nombre d’or ! Oui, si on peut le juger présent (virtuellement mais que demander de plus ?) d'une part dans toute structure à symétrie pentamère, et d'autre part quand la suite de Fibonacci est présente. Or, c’est le cas d’un certain nombre de végétaux.
- Symétries pentamères.
La pomme tranchée en deux fait voir une étoile à cinq branches au cœur de son trognon. La carambole fait de jolies étoiles acidulées dans les salades de fruits. Les rosacées en général, dont fait partie le pommier, se développent en fonction du nombre 5. De nombreuses familles de végétaux (même spiralés) se développent selon d’autres invariants numériques que le 5 : le gingko est bilobé, les euphorbes sont tout ce qu’il y a de plus pair, de même que le pavot ou l’orchidée… Le papyrus se développe en triangle, la tulipe aussi selon une géométrie par trois, et le trèfle a rarement quatre feuilles…
- Spirales suivant la suite de Fibonacci.
On retrouve le nombre d’or, ou plus exactement la suite de Fibonacci, dans certaines plantes dites spiralées : l’ordonnancement de certaines pommes de pin ou celui de la fleur de tournesol. Une pomme de pin qui comprendrait des centaines de bractées tendrait vers le nombre d’or, absent évidemment au début de la croissance. Cette géométrie de croissance s’explique par les contraintes d’encombrement et d’optimisation des surfaces disponibles (étude publiée en 1993). De fait, les spirales logarithmiques se construisent à partir d’un nombre réel non nul quelconque. Si celui-ci est égal au nombre d’or, la suite de Fibonacci apparaît. C'est le cas de la fleur de tournesol. Cela ne suffit pas pour associer le nombre d’or à toute spirale logarithmique, comme le nautile, les plumes du paon, les galaxies. Par ailleurs, pour les scientifiques, le nombre d’or ne donne aucun renseignement sur le sujet d’étude.
De là à dire, comme je l’ai lu, que le nombre d’or régit l’angle d’inclinaison des branches de tous les arbres, ou l’espacement optimal des feuilles pour que chacune ait autant de soleil, relève de l’imagination la plus poétique. Je vous passe des arguments d’une mauvaise foi incroyable (mettre l’une à côté de l’autre des espèces végétales différentes qui mises ensemble illustrent la suite de Fibonacci, ça ne fait guère preuve ! Combien d’espèces sont écartées parce qu’elles ne collent pas avec le modèle ?). Les arbres en hiver montrent les formes de branchages les plus variées, et vous verrez aisément qu’il n’y a pas deux espèces végétales qui répartissent de la même façon leur feuillage.
On finit par conclure que la nature peut suivre à l’occasion des modes de développement organisés, mais que ceux-ci sont infiniment variés. Il me semble, mais je le dis avec prudence, que l’évolution des espèces va du plus simple au plus complexe, et qu’il y a de moins en moins d’évidence géométrique avec les animaux, et les plus évolués de ceux-ci (nous ? prétentieux !).
Passons donc aux animaux et à l’homme.
3) Les animaux.
Les animaux où le nombre d’or peut se trouver sont rares. Citons certains échinodermes (certaines crinoïdes fossiles mais pas les plus anciennes, certains oursins mais pas tous, et les étoiles de mer à symétrie pentamère), et quelques coquilles de céphalopodes fossiles (certaines ammonites disparues, mais pas le nautile encore vivant) ou de gastropodes (le bulot, semble-t-il, avec ou sans mayonnaise). Passons sur la reproduction théorique du lapin, chère à Fibonacci (ce qui montrerait qu'il avait découvert le développement du râble), ou les proportions du cheval (le pur-sang, évidemment, qui est le résultat des sélections artificielles de générations d'éleveurs ; l'exemple tient-il du naturel ou de l'artistique ?)… Les exemples, qu’ils tiennent ou non la route, brillent tout de même par leur rareté, au sein de l'infinie diversité du vivant.
Sans prétendre que l’homme soit la plus évoluée des espèces, j’en terminerai par lui. Les adorateurs du nombre d’or ne pouvaient pas le laisser à l’écart de leur théorie. C’est évidemment l'enjeu essentiel. Où trouver le nombre d’or dans l’homme ? Dans le nombril ! On trouve cette thèse nombriliste bien illustrée dans les œuvres de Don Neroman (1884-1953). Selon lui, dans un corps humain bien proportionné, le nombril diviserait la hauteur conformément à la proportion du nombre d’or (ce qui prouve que le nombril est à l'homme ce que le trognon est à la pomme). Donc, Don Neroman montre dans son ouvrage un certain nombre de dessins de femmes nues de différents peuples, et mesure l’emplacement du nombril. Eh bien, d’après ces démonstrations, la Vénus de Milo est parfaite, elle a le nombril d’or, mais la femme juive et la négrille d’Afrique équatoriale sont très mal proportionnées, signe que leurs races n’ont pas atteint la maturité !!! Sans commentaire.
Matila Ghyka, dont nous reparlerons mais dont nous pouvons dire déjà que Dom Neroman n'est que le disciple, présente les proportions "idéales" du corps humain dans son ouvrage de 1938 "Essai sur le rythme". Il est moins catégorique que son disciple : il différencie les proportions masculines et féminines. Et il précise que le corps masculin choisi est celui d'un "athlète viennois". En 1938. Alors que Ghyka est ambassadeur en Angleterre (ou Suède - à vérifier) de la Roumanie fasciste alliée de Hitler et Mussolini ! Non, cela n'est pas innocent.
Sculpture (sic) de Marc Labouret à la manière de Jean-Louis Faure :
La Vénus de Milo revue et corrigée ; la reconstitution, signée Arno Breker, et réalisée avec des bras de poupée Barbie
(comme Klaus) explique pleinement l'attitude de la statue : elle baisse sa tenue rayée de Konzentration-lager pour
montrer à l'aide d'une toise que son nombril est au nombre d'or.
Pour l'histoire imaginaire de l'objet, et le cadre où elle est disposée, attendez un peu.
D’autres que Don Neroman parmi lesquels Vitruve, Villard de Honnecourt, Dürer (système de division par 10), Cesariano et Léonard de Vinci, ont proposé des proportions idéales du corps humain. Ce ne sont jamais les mêmes mais on n'y trouve jamais non plus le nombre d'or. Agrippa de Nettesheim (XVIe siècle) inscrit le corps humain dans un pentagramme dont le centre est le sexe, ce qui n'est guère concluant. Léonard, après Vitruve, met le nombril au centre d’un cercle atteint par les bras et les jambes. Le nombril de son modèle est trop haut pour le nombre d’or (1,656), et il préfère centrer verticalement sa géométrie humaine sur le pénis. Chacun ses goûts. C’est aussi qu’il s’attache à faire entrer le corps humain dans un quadrillage, et non dans des proportions régies par un nombre irrationnel. On est dans les mêmes schémas géométriques depuis les pharaons : la symmetria. On y retrouve aussi le système de mesure de Vitruve et du moyen-âge : la brassée est bien égale à 4 coudées et à 8 empans ; la coudée se compose de six palmes et vingt-quatre doigts.
J'ai lu beaucoup de choses contradictoires sur le(s) système(s) de mesures au moyen-âge, je n’ai pas suffisamment approfondi pour intégrer complètement son analyse à ma planche. On trouve aujourd'hui beaucoup de gens pour assurer que les mesures utilisées alors se succédaient selon une suite de Fibonacci ; d'aucuns commercialisent des toises découpées selon cette théorie ; il est possible que, parmi une grande diversité de systèmes de mesures utilisées, le nombre d’or y ait été connu expérimentalement, aucune objection ; mais je n’ai pas trouvé d’utilisation réellement probante d’une intention. Au contraire, les livres et la réalité montrent l'usage d'unités commensurables, de nombres rationnels : les mesures se divisent et se multiplient.
Pourquoi, dans une visée artistique, ne pas proposer des modèles anatomiques à imiter ? Mais de là à admettre une espèce de définition géométrico-métaphysique de la race supérieure ! A titre personnel, sans avoir fait de mesures rigoureuses, j’ai rencontré des nombrils placés plus ou moins loin du sol, et je ne vois pas très bien quelle hiérarchie établir entre les personnes à qui ces nombrils appartenaient. Il est vrai que mes rencontres avec ces nombrils n'avaient pas de visée scientifique, et qu'ils n'ont pas été assez nombreux pour constituer un échantillon représentatif.
Si d’ailleurs on ajoute que le corps humain aussi évolue, puisque le français moyen mesure 11 cm de plus qu’il y a 100 ans…
Détail d'un objet expliqué plus loin. Ici, on ne s'attache qu'à la roue avant du vélocipède,
maquette réalisée d'après un dessin de Léonard de Vinci pour son ami Luca Paccioli, visant à démontrer
que le nombril est au centre du cercle incluant un corps humain idéal, et que ce nombril N'EST PAS à une hauteur définie
par la "divine proportion", sinon le vélocipède ne roulerait pas. D'où son appellation : "Vélo de Minus". Tout se tient.
Pour être complet, divers auteurs (dont Neroman) inscrivent, avec certaine vraisemblance, le visage humain dans le rectangle d'or. Cela prouve quoi ? La supériorité de l'homme sur la fourmi, le dauphin, l'aï ou le poulpe ? Mais certainement pas sur l'étoile de mer. On déduirait de la même façon que le bulot est supérieur à l'huître, ce qui est gastronomiquement contestable, voire la pomme à la framboise... Affaire de goût, décidément.
On peut ici se reporter au site www.pseudo-sciences.org, pour d'autres utiles précisions...
Pourquoi ces mythes ?
Après la critique "logique", il faut s’interroger sur le pourquoi et faire une critique "idéologique" : d’où viennent ces élucubrations, qui les a fait courir et dans quel but ?
L’existence de cette constante mathématique fascinante est connue des mathématiciens, au moins depuis Euclide. Celui-ci n’en fait pas un critère esthétique, mais, parmi d'autres notions du même ordre, la façon de partager « en extrême et moyenne raison » un segment. Il n’en calcule évidemment pas la valeur algébrique, il en serait bien incapable. Plusieurs siècles avant lui, Pythagore semble n’avoir connu que des nombres entiers : la seule idée qu'il y ait des nombres irrationnels lui fut d’ailleurs cause de scandale : il fit noyer son disciple Hippase qui les avait découverts.
Après Euclide, en occident, il faut attendre 1509 pour que le moine franciscain Luca Pacioli, ami et biographe de Léonard, l’étudie dans un traité de mathématiques, où il étudie ses propriétés géométriques, et, le premier, trouve vertigineuses les propriétés de la proportion qu’il appelle divine parce qu’elle prouve l’existence de Dieu.
Après lui, pour seulement en reparler, il faut attendre un philosophe allemand du milieu du XIXe siècle, Adolf Zeising, qui érige cette proportion en norme esthétique, lui donne le nom de section d’or, et la trouve (ou l’imagine) dans de nombreux domaines. Le Nombre d’or reste ignoré ou méprisé des théoriciens et historiens de l’architecture, de Vitruve à Choisy, ignoré du Larousse du XIXe siècle.
C’est enfin et surtout Matila Ghyka qui écrit en 1931 en français un livre intitulé « le Nombre d’Or – Rites et rythmes pythagoriciens dans le développement de la civilisation occidentale », et qui le fait préfacer par Paul Valéry. C’est lui qui, le premier et sans preuve (vagues interprétations de Platon et de Lucien), en attribue la paternité à Pythagore, à partir de qui il aurait fait partie d’un savoir secret transmis d’initié en initié (mais un Pythagore sujet à des influences celto-nordiques, hyperboréennes !!! on verra pourquoi).
Il en invente le nom (à part un livre négligeable, d'un nommé Belmontet, en 1845, « les Nombres d’or »: il s'agit de maximes versifiées moralisantes bonapartistes et chrétiennes, que le Larousse du XIXe siècle juge « poésie de mirliton et de confiseur, dont la platitude touche souvent au grotesque », ce que je confirme après avoir parcouru l'opuscule).
Ghyka donc reprend et systématise les théories de Zeising sur de prétendues utilisations historiques dont on a déjà vu le cas qu’il fallait faire. Il invente aussi les procédés d’à-peu-près, d’amalgames, d’affirmations gratuites, d’envolées lyriques, de fantasmes, de contre-sens symboliques, de théorie du complot maçonnique, qui lui servent de supports à sa thèse majeure.
Qui est Ghyka ? Un prince roumain, diplomate de ce pays qui va s’allier à l’Italie fasciste et à l’Allemagne nazie (sous le règne du dictateur Antonescu, entouré d'une Garde de fer équivalente aux chemises noires ou brunes de Mussolini ou Hitler). Je le cite : « Ce sont la géométrie grecque et le sens géométrique qui donnèrent à la Race Blanche sa suprématie technique et politique. » Ou : « Ce sont les races nordiques qui retrouvent [maintenant] l’élan méditerranéen vers la beauté et l’harmonie physique ». Sans oublier un éloge de l’eugénisme, des mariages harmoniques devant amener « le retour à l’âme collective. » On voit à quoi mène son idéologie (théorie politique) de l’harmonie… Oubliant ces conclusions méphitiques, le succès inouï de ses thèses ne s’est pas démenti, repris naïvement par tous les adeptes de merveilleux et notamment répété par bien des francs-maçons car elles correspondent à leur goût des analogies entre le macrocosme et le microcosme, entre le naturel et le culturel, entre le passé et l’avenir. Et à leurs légendes de transmission de savoirs secrets. En outre, il se prête aux exercices des virtuoses du compas.
Matila Ghyka, prince et ambassadeur de la Roumanie fasciste.
(à gauche, photo d'époque)
(à droite, sculpture en pâte à sel par Marc Labouret ; on admirera la ressemblance avec le modèle ; il est représenté caressant le veau d'or)
Or, nous le savons, ces élucubrations relèvent au mieux de la supercherie, au pire de l’escroquerie intellectuelle. Le mythe du nombre d’or date de 1930, et non d’une prétendue tradition primordiale ou d’un mythique savoir secret des bâtisseurs. Comment croire à la transmission d’un savoir secret tellement secret que deux fois il attendrait 1500 ans pour s’exprimer de nouveau… Je suggère de se méfier du lien entre sacré et géométrie : d’une part, ce n’est pas parce que l’homme a utilisé la géométrie pour la construction de lieux sacrés que la géométrie doit être sacralisée. L’architecte utilise aussi la règle et le compas pour construire des chiottes. D’autre part et a contrario, ce n’est pas parce que les bâtisseurs romans ne connaissaient pas grand-chose à la géométrie que leurs édifices ne sont pas sacrés.
Quant aux cathédrales de l’Islam, bâties à une époque où seuls les musulmans connaissaient et pratiquaient l’algèbre et la géométrie, elles sont trop infidèles pour être retenues dans un raisonnement qui vise en premier lieu à démontrer la supériorité de la civilisation occidentale, voire de la race occidentale… Ghyka n'ignore pas les pyramides, rare exemple où il pouvait trouver des proportions intéressantes. mais il en fait peu de cas : elles ne cadrent pas avec sa théorie raciale. De même, dans la dizaine de livres que j'ai feuilletés et parfois lus, qui assurent trouver le nombre d'or universellement dans la nature et dans l'art, aucun ne le cherche dans les temples japonais ni les pyramides maya.
Bien évidemment, la méthode vise aussi à nous faire faire une analogie, consciente ou non, entre la construction humaine et la nature, pour nous faire envisager celle-ci comme une construction, une architecture, une création, une géométrie, bref un dessein intelligent. Il me semble en fait totalement anthropocentrique d’imaginer qu’un créateur n’ait somme toute que les mêmes outils intellectuels que nous-mêmes… Répondre que nous avons été créés à son image ne serait qu'une pirouette intellectuelle. Nous faire admettre un plan divin dans la nature, c’est clairement l’intention de Pythagore, reprise par Platon, et celle du franciscain Luca Pacioli. L’harmonie des nombres prouverait l’harmonie de l’univers et donc la planification de celui-ci. Les exemples pris dans l’architecture sacrée (et non dans la construction de la gare de Perpignan ou les cabanes de vendeurs de billets de loterie) veulent nous montrer que l’homme participe à ce plan divin puisqu’il retrouve la proportion divine quand il est inspiré par une intention religieuse. Prendre des exemples dans l’architecture civile ou militaire aurait beaucoup moins parlé à notre sentiment religieux, beaucoup plus à la raison, et aurait donc moins facilement convaincu… Pourtant, le Pentagone...
Vouloir nous faire passer de la culture pour de la nature est un des procédés classiques de toute idéologie : ainsi prétend-on, au choix, que le matérialisme historique est scientifique ou que la loi libérale du marché est naturelle… Il s'agit de légitimer un système économique ou politique, un état de fait, et de s’opposer donc à l’évolution ou à la révolution (voire à l'histoire). La procréation est naturelle, opposons-nous à la contraception. La famille est naturelle, opposons-nous au divorce… La hiérarchie est naturelle, opposons-nous à l’anarchie… La religion est naturelle, etc… Or, le nombre d’or et ses utilisations potentielles font partie de la culture, pas de la nature.
Il y a une parenté intellectuelle avec le créationnisme. Déclarer que des connaissances mathématiques poussées existent depuis la plus haute antiquité s’oppose aux notions de progrès et d’évolution humaine. On connaît un livre créationniste musulman où de même est niée l’existence de pierres taillées préhistoriques, dans le but de faire croire que Dieu a créé l’homme tel qu’il est aujourd’hui, avec des connaissances et des techniques toutes faites.

Matila Ghyka, en tenue d'ambassad'or, en haut d'un mirador, définissant les canons de l'harmonie universelle.
(sculpture, si l'on peut dire, de Marc Labouret, à la manière de Jean-Louis Faure qui est, lui, un grand artiste.
Notez : 1. que le mirador est en or et aux proportions du rectangle d'or, ce qui en fait le prototype et le modèle
de tout mirador futur. 2. que les canons de la beauté sont un canon de siège Krupp (Essen)
du type utilisé à Verdun en 1916 et un canon de rouge (drinken). 3. qu'un moteur électrique hors d'usage sous le mirador rappelle
que Ghyka était diplômé de l'Ecole Supérieure d'Electricité de Paris.
Le vélo a déjà été expliqué. Les étiquettes le seront plus tard.)
Certes, le nombre d’or est en effet présent dans l’univers naturel, au moins dans une portion du règne végétal et une très petite portion du règne animal. Cela signifie-t-il, comme l’affirment des auteurs comme Don Néroman et d’autres, un dessein intelligent ? Le nombre d’or comme preuve de l’existence de Dieu ? Ou, au contraire, cela montre-t-il que l’univers évolue selon des « lois » naturelles, infiniment variées et elles-mêmes évolutives à partir des formes initiales de la matière que sont les particules et les forces d’attraction ? Est-il besoin d’un Géomètre pour expliquer les aspects géométriques de la nature ? Ou d’un démon pour expliquer ses aspects chaotiques ? A titre personnel, je serais plus tenté de penser que la géométrie est une découverte humaine par laquelle l’homme appréhende un peu mieux son environnement infiniment complexe, plutôt qu’un préliminaire métaphysique à cet environnement. En quelque sorte, l'univers naturel est mesurable et parfois dénombrable, mais cela ne prouve pas une antériorité des mesures et des nombres sur l'univers... Il est probable que les croyants pensent plus naturellement l’un, les incroyants plus naturellement l’autre. L’un et l’autre sont légitimes. La géométrie est affaire de science, mais le Géomètre est affaire de foi. Lui-même n’est pas affaire d’esprit de géométrie, mais conviction irrationnelle. D’ailleurs, il n’est pas nécessaire de preuve ni de géométrie pour être croyant honnête et sincère.
Ce qui ne me semble pas légitime, c’est l’escroquerie intellectuelle. Et la notion qui me semble devoir être proscrite, c’est celle de science sacrée. Contradiction dans les termes. Oxymore. Contraire aux fondements philosophiques de toute laïcité.
4. L'esprit de géométrie.
J’ai été extrêmement surpris par des réactions vives quand j’évoquais auprès de certains amis mes découvertes tendant à démystifier le nombre d’or. Réactions qui l'assimilaient à une doctrine : comme si je m’attaquais à un dogme.
Dans le Que Sais-Je ? sur la question, Marius Cleyet-Michaud écrit justement : « Le nombre d’or a ses dévots et cette dévotion peut se manifester sous des formes très diverses, depuis la contemplation extatique jusqu’au fanatisme et même jusqu’à la violence (elle demeure heureusement verbale). Cet état de choses entraîne de sérieuses difficultés pour celui qui souhaite s’initier sincèrement, sans parti pris préalable, au phénomène « nombre d’or ». La plupart des ouvrages qui sont écrits sur ce thème mélangent des certitudes mathématiques réelles, des affirmations dont on ne sait s’il s’agit de simples hypothèses ou de réalités authentiques, des considérations vagues, etc. »
En quoi ce nombre fait-il partie de notre corpus symbolique, rituélique ou historique ? En rien. Il fait seulement partie, depuis peu, d’une sorte de culture générale prétendument ésotérique qui présente comme des vérités révélées un certain nombre d’inventions, dont j’aimerais savoir ce qu’elles apportent à une démarche spirituelle ou intellectuelle. Le mythe du nombre d’or rejoint dans ce grand bazar celui du graal, celui de l’Atlantide ou celui du trésor des templiers. J'en passe, et des pires.
Pourtant ! Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre, lisait-on à la porte d’une des écoles philosophiques athéniennes. Selon les old charges des maçons opératifs anglais, la géométrie enseigne l’art de la mesure, et représente le système de référence à partir duquel s’effectuent toutes les démarches intellectuelles. La façon dont je l’entends (mais il y a sans doute d’autres façons), c’est que sans rigueur intellectuelle, toute philosophie et surtout tout ésotérisme peuvent conduire aux pires aberrations de l’esprit, peuvent laisser prendre à n’importe quel charlatanisme, et le mythe du nombre d’or en est un exemple. La rationalité, l’objectivité, le doute, l’esprit critique, sont la base de toute recherche de la vérité. On n'est pas loin des monstres qu'engendre, selon Goya, le sommeil de la raison. Et les monstres intellectuels accompagnent les monstres politiques, éventuellement les légitiment. De ce point de vue, le tyran Pythagore éliminant les opposants à sa théorie des nombres est un prédécesseur plausible aux tyrans du vingtième siècle...
Pour conclure, je rappelle une anecdote authentique qui me semble prendre valeur de parabole. Sous le Second Empire, un des plus grands mathématiciens du monde, Michel Chasles, découvrait des théorèmes, justement, sur les harmonies entre segments géométriques. Ce savant distingué, professeur à Polytechnique et académicien des sciences, avait une marotte : il collectionnait les autographes (comme d’autres les médailles maçonniques). Un de ses fournisseurs s’appelait Vrain-Lucas, qui lui vendait des lettres anciennes extraordinaires (la plus hilarante est celle de Cléopâtre à Jules César, écrite en ancien Français). Vous l’aurez compris, c’était des faux. Ainsi Chasles présenta à l’Académie des Sciences des lettres tendant à prouver que Pascal avait découvert l’attraction universelle avant Newton (le mystique précédant ainsi le scientifique ! Est-ce pas symbolique !). Le faux absurde et grossier fut facilement démontré, et le géomètre fut la risée du monde scientifique international. Tirons-en des leçons ! La géométrie n’empêche pas d’être victime des charlatans et des faussaires. Avec Blaise Pascal (le vrai), je rappelle que l’esprit de géométrie sans l’esprit de finesse est aussi incapable de juger que l’esprit de finesse sans l’esprit de géométrie. Il dit aussi « les esprits faux ne sont jamais ni fins ni géomètres ».
FIN.
Cet exposé sur la crédulité fut d'abord oral (d'où des défauts certains de rédaction). Pour l'illustrer, j'ai construit et présenté deux objets provocateurs dont vous avez eu ici des aperçus photographiques. Je leur ai inventé une provenance illustre. Eh bien, malgré leur loufoquerie que je croyais hénaurme, malgré mon appel à l'esprit critique, malgré ma référence à Vrain-Lucas, certains y ont cru...
Le premier représente donc Matila Ghyka, en grande tenue d'ambassad'or, en haut d'un mirad'or, caressant le veau d'or, et définissant les canons de la beauté comme de l'harmonie alimentaire universelle. L'objet, selon le scénario, a été offert par Ghyka à Paul Valéry, Président de l'Académie Française, pour le remercier de sa préface. Paul Valéry, embarrassé par l'objet encombrant, l'offre à son tour au Maréchal Pétain, lors de la réception de celui-ci sous la coupole le 22 janvier 1931, après l'avoir congratulé dans un discours célèbre : "Vous avez découvert que le feu tue." Puis, en 1985, les héritiers de Pétain l'offrent enfin à François Mitterrand, Président de la République, pour le remercier de faire fleurir la tombe du Maréchal chaque 11 novembre. Pour clore cette histoire de patate chaude, le Musée du septennat de Château-Chinon me l'a prêté en espérant que je ne le lui rendrai jamais...
Le second, déjà un peu expliqué, serait l'oeuvre d'Arno Breker, sculpteur officiel du Troisième Reich. Il l'aurait offerte à Abel Bonnard, poète délicat devenu ministre de l'éducation du régime de Vichy, lors de la fameuse visite d'écrivains collabos en Allemagne en 1941. D'Abel Bonnard, l'objet aurait pu passer à René Bousquet, chef de la police de Vichy, puis de celui-ci à François Mitterrand, son fidèle ami. On le retrouve donc aussi dans les réserves inavouées du musée qui me le confie pour s'en débarrasser...
Les deux objets, vous en conviendrez, se complètent à merveille : la prisonnière se retrouve entre les barbelés et le mirador, le canon Krupp se pointe sur la sienne, le vélo de minus lui répond en contrepet.
Tout cela est du plus absolu mauvais goût. Mais vous y auriez cru, vous ?
Annexe technique :
Objet 1 : socle : planche de bois latté plaqué chêne, boules de tringles à rideaux, balsa peint, fil de fer barbelé naturellement rouillé. Mirador : balsa peint, pâte à sel peinte (Ghyka, chapiteaux), grelot provenant d'une confiserie pascale, veau jouet peint, morceaux de tringle à rideau (colonnes), miniatures pour maison de poupée (lampe, livres), piles électriques, fils électriques, papier rouge. Verre à pied, peinture rouge. Bicyclette miniature, reproduction de l'homme de Vitruve de Léonard. Canon : balsa, ferrures diverses, pièces mécaniques d'ordinateur, tube de médicaments, couvercle de boîte d'épices, pince à linge, peinture kaki.
Objet 2 : statuette en résine, souvenir pour touristes acquise rue de Rivoli, bras de poupée Barbie, toise en balsa peint, socle en gneiss provenant d'une marbrerie funéraire, peinture, citation d'Abel Bonnard sur papier collé, vernis.
Post scriptum :
Jean-Louis Faure est un immense artiste, dont les sculptures méritent leur place dans de grandes collections. J'aime particulièrement (mais faut-il choisir ?) :
- Maquette utilisée par Lord Ismay devant la commission d'enquête sur le naufrage du Titanic,
- le Dernier songe d'André Malraux,
- Sainte-Hélène. Jeudi 5 février 1818. Napoléon observe des blattes,
- Maquette simulant le mal de mer utilisée pour la préparation du débarquement en Normandie,
- Machine à espionner les porcs...
J'ose espérer que mon "à la manière de...", si d'aventure il en avait connaissance, l'amuserait.
Voir : "Jean-Louis Faure - sculptures", éditions de Fallois, juin 2009.
Mis à jour (Lundi, 12 Décembre 2011 16:22)


