Hypothèse idéologique
On le voit, les exceptions à la règle générale ne sont pas de nature à ruiner notre hypothèse. Avec le temps, la décadence de l’empire et celle de sa monnaie entraînent, d’une part, la raréfaction de l’or monétaire, et d’autre part, une plus grande diversité des représentations. La monnaie reste cependant la prérogative et l’expression privilégiée de la souveraineté, et ses motifs en affirment toujours la légitimité sacrée. Il va même de soi que plus le prince est faible, et plus il a besoin de sacraliser son pouvoir. Le maintien de la concavité, qu’il soit ou non conscient, contribue à cette affirmation.
Hyperpère d'Isaac II Ange (1185-1195).
La forme scyphate relève-t-elle d’un choix délibéré, intentionnel ? Les numismates hellénistes qui nous ont précédé n’ont apparemment pas trouvé de texte d’époque permettant de transformer cette hypothèse de travail en certitude. A son origine, les analogies fonctionnent trop bien pour qu’on se refuse à voir dans cette évolution une contingence technique. C’est encore plus vrai avec les siècles, quand la forme concave est conservée à travers toutes les vicissitudes politiques et économiques, faisant preuve d’une volonté de continuité symbolique. Nous sommes à tout le moins en présence de ce que les structuralistes appelaient la causalité interne d’un ensemble systémique : la monnaie participe pleinement de la symbolique de la civilisation byzantine médiévale. Nous espérons avoir démontré la cohérence exemplaire de la forme scyphate avec ce système global de représentations théologico-politiques, structuré, aux significations religieuse et politique explicites. Apparu à l’apogée de l’Empire, il s’étiole avec la décadence politique et économique. Quand des empereurs faibles peuvent de moins en moins se présenter comme représentants de Dieu sur terre, quand leur légitimité dynastique est de plus en plus improbable, quand leur valeur politique se dévalue comme la teneur en or de la monnaie, le rattachement de propagande à l’ancienne gloire sacrée du trône est d’autant plus nécessaire. La forme scyphate fait alors partie de ce discours. Si l’analogie structurale ne fait pas preuve d’une intention, elle ne nous semble pas pouvoir relever de la seule coïncidence, sauf à y voir une inspiration providentielle, ce qui est permis mais relève d’un autre domaine que la numismatique.
Hyperpère de Jean III Vatatzès (1222-1254)
En outre, si l’on admet que la forme scyphate résulte d’une volonté, cela explique simplement les solutions techniques retenues. Seule la partie centrale peut être frappée sans déformation du motif : la frappe des bords se ferait en oblique, et donnerait des résultats illisibles. On en a des exemples sur plusieurs revers des illustrations. Par suite, il devient nécessaire d’agrandir le flan, et par voie de conséquence de l’amincir pour garder le poids de la monnaie. La minceur, dont on a vu qu’elle apparaissait en même temps que la concavité, apparaît alors, non pas comme la cause, mais bien comme un corollaire immédiat de la volonté délibérée de donner aux pièces cette forme nouvelle à des fins de propagande. La forme concave n’est pas plus extravagante que la devise de la République sur un euro.
Son explication nous apparaît en somme tellement évidente que nous nous demandons comment personne ne l'a vue avant nous... D'autant qu'il existe des personnes beaucoup plus compétentes, tant en numismatique qu'en civilisation byzantine. C'est comme l'oeuf de Colomb : il suffisait d'y penser, mais encore fallait-il y penser.
En ce qui nous concerne et pour conclure, puisque le mot scyphate est joli mais impropre, que les mots concave ou convexe ne rendent pas compte de la totalité de ces monnaies, que cupule nous semble aussi bien réducteur, que coupe (ou en anglais cup coin) crée un rapprochement inopportun avec un tout autre objet, nous nous proposons de les appeler monnaies en coupole.
Hyperpère d'Andronic II et Michel IX Paléologue (1295-1320).
La monnaie est encore l'expression de la pensée politique et religieuse. Elle montre la Vierge entourée des murs de la ville,
comme assiégée.
ANNEXE AMUSANTE : THEORIE ET PRATIQUE D'ARCHEOLOGIE EXPERIMENTALE.
Ajoutons ici une théorie et une pratique originales. Ce sont celles de passionnés d'histoire médiévale bulgare, rencontrés dans la forteresse de Tsarevets, à Veliko Tarnovo, en août 2011. Entre d'autres reconstitutions de l'ambiance médiévale, ceux-ci frappaient des monnaies, plates et en coupole...
Technique : pour réaliser une monnaie en coupole, ils frappent une monnaie "normale", avec des coins plats (en fer) et un flan plat (en cuivre). Puis ils la disposent sur un morceau de bois concave et la frappent une seconde fois avec un "coin" de bois convexe... Marteau tout simple, bois tendre, rien de techniquement compliqué ! Eh bien, ça fonctionne. Cela ne fait évidemment pas preuve, mais fait sourire des efforts intellectuels déployés par les numismates de bibliothèque (dont je suis) ou de laboratoire...
Théorie : à leurs yeux, les pièces en coupole glissent mieux les unes sur les autres que des plates quand il s'agit de les compter. Et ils le prouvent aisément. Quand vous tenez au creux de la main une pile de monnaies scyphates, face concave vers le haut, le pouce pénètre dans la concavité et pousse sans effort la pièce en avant... Elle est pas belle, la vie ?
SECONDE ANNEXE : UN ARTICLE DE 1976.
Grâce à l'obligeance de J. M., éminent numismate et archéologue dijonnais, je découvre en mars 2012 un article de Pierre-Yves Lathoumetie, paru dans Archéonumis, n° 17, mars 1976 : "Le problème des pièces cupuliformes byzantines reste entier."
L'auteur y réfute successivement toutes les théories connues de lui, avec parfois des arguments qui complètent les miens, mais aussi avec une compétence que je ne prétends pas avoir. Résumons :
- l'auteur prouve que la forme concave n'améliore la solidité des pièces, ni en théorie, ni en pratique ;
- il écarte ensuite tout argument fondé sur une quelconque commodité de fabrication, puisqu'au contraire la gravure comme la frappe en sont rendues plus complexes ;
- il exclut de même une prétendue maniabilité supérieure ;
- il oppose plusieurs arguments, historiquement fondés, à la théorie de Grierson, déjà citée ici et réfutée par Mme Morrisson, selon laquelle la forme signifierait une baisse du titre en métal précieux ;
- plus original, il écarte deux théories symboliques qu'il considère "plus ou moins délirantes": selon la première, l'effigie de l'empereur replié au fond de la face creuse exprimerait le repli sur soi-même de l'empire ; selon la seconde, la forme convexe est celle d'un bouclier, où le Christ serait placé en protecteur de l'empire.
Je partage évidemment toutes ces analyses, qui renforcent mon hypothèse. On ne s'étonnera pas que les théories symboliques qu'il cite m'intéressent particulièrement. La première suppose une sorte de psychanalyse des formes numismatiques inconscientes qui me paraît, comme à l'auteur de l'article, délirante. La thèse du bouclier me semble moins déraisonnable. Il existe suffisamment d'images en bouclier (les imagines clipeatae des historiens de l'art comme André Grabar) dans les arts romain et byzantin pour que le symbole parle et puisse trouver ici un usage. Toutefois, ces images rondes, quand on les rencontre sur leurs divers supports, n'y impliquent pas la forme convexe. En outre, comme pour toutes les autres explications réfutées par Pierre-Yves Lathoumetie, le symbole aurait pu être utilisé plus tôt, et ailleurs... Cet argument, que répète l'auteur à plusieurs reprises, ne le conduit pourtant pas à déduire que la forme scyphate, spécifiquement byzantine, ne peut avoir de sens que dans cette civilisation, et qu'il faut en chercher les raisons dans la pensée symbolique propre à cet empire. J'apprécie l'élégance du vocable "cupuliforme". Mais, puisque pour l'instant ma théorie est la "best fit hypothesis", c'est-à-direcelle qui explique le plus de faits de la manière la plus simple, je garderai l'expression "en coupole" qui traduit à la fois la forme et sa raison d'être.
Je partage enfin la conclusion de l'article : "Il faut demeurer très modeste en matière de spéculation intellectuelle et souhaiter qu'un texte d'époque vienne de façon décisive donner la clef du mystère."
Post scriptum : ma thèse est-elle un dangereux fantasme ?
Cet article a fait l'objet d'une communication résumée à la Société Française de Numismatique en sa séance ordinaire du 15 mai 2010. Sa publication dans le Bulletin de la Société Française de Numismatique est aussi condensée, en raison de contraintes techniques. Je suis heureux qu'il puisse voir le jour, et être soumis au jugement de la communauté numismatique, même sous cette forme réduite. En effet, il y avait plus d'un an et demi (octobre 2008) que je l'avais envoyé à la Revue de Numismatique qui n'a pas cru devoir l'insérer. N'ayant jamais reçu de réponse, je suis réduit aux conjectures quant aux motifs du refus. Il semble, selon le Président de la Société Française de Numismatique M. Jean-Pierre Garnier, qu'on l'ait trouvé trop audacieux. J'irais trop loin... Certes, il peut prêter à contestation, voire à polémique, dans la mesure où il conteste lui-même les thèses antérieures, dont les éminents auteurs peuvent se vexer. Mais il nous semble qu'un débat est préférable au refus de publier une thèse nouvelle, fût-elle gênante, et même si elle est émise par un numismate récent, amateur et autodidacte. Le lecteur jugera. Bien évidemment, le débat promet d'être byzantin. Mais si des contradicteurs me font parvenir des points de vue argumentés, je m'engage à en faire état.
Deux ans après (mai 2012), je regrette que personne ne se soit manifesté, ni pour confirmer, ni pour infirmer ma théorie.
Mis à jour (Mercredi, 02 Mai 2012 11:08)


