MARC  LABOURET

Christopher Wren, modèle d'Hiram ?

          Roger Dachez a mis en évidence la parenté du mythe d’Hiram avec plusieurs récits légendaires en usage parmi les maçons au début du XVIIIe siècle. Reste à élucider pourquoi et comment ces récits se sont transformés et agrégés pour devenir le mythe fondateur en usage depuis les années 1730… Il est sans doute très prétentieux d’essayer d’apporter un complément. Mais Roger Dachez dit lui-même : On pourrait du reste, en examinant l’histoire générale de l’Angleterre depuis le XVIIe siècle, trouver d’autres meurtres injustes, et divers auteurs n’ont pas manqué d’échafauder ainsi les théories les plus diverses, et souvent les plus fantaisistes. C’est donc en se rangeant résolument dans cette catégorie que nous allons proposer une hypothèse plus ou moins fantaisiste de modèle d’architecte qui a pu inspirer l’invention d’Hiram : Christopher Wren.

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          Pour faire court, Christopher Wren fut, sans contestation possible, le plus grand architecte anglais de son temps, le maître d’œuvre de la reconstruction de Londres après le grand incendie de 1666, et surtout, pour ce qui nous intéresse ici, le concepteur et maître d’œuvre de la cathédrale Saint-Paul. On se souviendra qu’il fut aussi astronome, géomètre, et fondateur de la Royal Society. On retrouvera enfin sans difficulté son parcours maçonnique, qui fut notamment l’objet d’un article de René Guilly dans Renaissance Traditionnelle.
          Il est issu d’une famille d’ecclésiastiques liés à la dynastie Stuart. Son père étant doyen de Windsor, il fut lui-même, enfant, compagnon de jeux du futur Charles 1er. Son père et son oncle évêque souffrent de persécutions protestantes pendant la guerre civile. Des Stuart le nomment à ses hautes fonctions ; les Hanovre les lui retirent. Enfin, après sa mort, les évolutions de sa gloire peuvent paraître elles aussi liées aux péripéties des rébellions stuartistes de 1715 et 1719, voire de 1745.
          Car ici, nous voulons évoquer surtout sa carrière posthume… Il meurt en 1723, et est inhumé dans la cathédrale qu’il a réalisée, précisément sous le chœur, à l’angle sud-est de la crypte. La même année paraissent les premières Constitutions d’Anderson. Dans celles-ci, il est brièvement évoqué. En revanche, la nouvelle édition de 1738 lui fera une place de choix. En quinze ans, sa légende est née et lui vaut une reconnaissance maçonnique sans équivalent.

Sources de la légende d'Hiram

          Or, c’est dans les mêmes quinze années, entre 1723 et 1738, que se constitue le mythe d’Hiram. Nous suivons ici pas à pas Roger Dachez dans les voies qu’il nous a tracées.
          Le nom même d’Hiram comme maître d’oeuvre du Temple n’apparaît pas davantage dans les textes des old charges (anciens devoirs), que dans la Bible, où, on le sait, il désigne deux autres personnages : le roi de Tyr et un bronzier fils d’une veuve de Dan et/ou de Nephtali. Etrangement, l’architecte lui-même ne prend le nom biblique qu’après 1675, et même dans des versions pour la plupart postérieures à 1723. Citons Roger Dachez : Ce n’est que dans l’Histoire du Métier qui figure dans le Livre des Constitutions de 1723 que figure, pour la toute première fois dans un document maçonnique, notons-le bien, le nom d’Hiram Abiff, donné au constructeur du Temple de Salomon, qualifié en outre de « Prince des Architectes ». C’est donc seulement après ce texte de 1723 que le nom d’Hiram Abif – et non plus seulement d’Hiram – se substitue à celui d’Amon, ou Anon, ou Aymon, dans la plupart des versions des Anciens Devoirs postérieures : ce sont notamment les textes de la Famille Spencer. Six textes sont connus, dont un fut même gravé, publiés entre 1725 et 1726 pour quatre d’entre eux, 1729 et 1739 pour les deux plus tardifs.
          Ce nouvel Hiram a un succès foudroyant, et contesté. Dès 1724, un certain Samuel Briscoe le dénonce comme un intrus. Et en 1730, Samuel Prichard révèle que sa légende fonde un troisième grade jusqu’alors inconnu. Si donc l’Hiram Abif de la tradition maçonnique, lequel n’apparaît dans les textes qu’en 1723, est un personnage composite, qui ne se retrouve en tant que tel dans aucun texte biblique, les morceaux de son puzzle sont assemblés dans un temps très bref, ce qui semble devoir procéder d’une volonté consciente et calculée (Dachez toujours), et non de la lente maturation que demanderait une élaboration collective inconsciente. Samuel Briscoe incrimine nommément le savant docteur en Lois Anderson et le très ingénieux docteur Désaguliers.
          Roger Dachez inventorie les textes maçonniques de légendes apparentées au mythe d’Hiram. Il relève qu’elles empruntent à des thèmes mythiques ou légendaires généralement sans rapport réel et manifeste avec le Métier, et qu’elles ne contiennent d’ordinaire qu’un des éléments de cette légende, pour l’essentiel, le meurtre du bâtisseur. Il y ajoute trois légendes plus originales, issues du manuscrit Graham de 1726, donc lui aussi très tardif :
- Les trois fils de Noé relèvent en cinq points leur père mort, dont les os n’ont plus de moelle, et en déduisent un mot secret pour remplacer celui qu’ils ignorent ;
- Betsaléel (édificateur du temple provisoire du peuple hébreu itinérant dans le désert) transmet ses secrets de construction à ses deux jeunes frères qui s’engagent à ne pas les divulguer ;
- Le roi Salomon donne aux maçons du temple, qui travaillent sous la surveillance d’Hiram, un signe secret.
          Ces légendes manquent encore de quelques-uns des mythèmes essentiels de la légende d’Hiram.

Des constitutions de 1723 à celles de 1738

          En 1723, les occurrences d’Hiram (Abif) et de Wren sont assez rares et courtes pour être intégralement citées ici.

          D’une part, concernant Hiram, il est mentionné dans l’histoire du métier «ddepuis le commencement du Monde », comme bâtisseur du Temple de Salomon, de la façon suivante : « Mais principalement, il [Hiram roi de Tyr] envoya son homonyme Hiram, ou Huram, le maçon le plus accompli sur terre. » Dans une importante glose de bas de page, Anderson explique, avec citations de la Bible en hébreu, ce qu’il convient d’entendre par Hiram Abif, ou Abhi. Ce commentaire constitue le fondement exégétique du maçon Hiram. Il nous dispense aussi de toute élucubration sur le sens à donner au mot Abif, puisque nous savons l’interprétation d’Anderson, qui doit faire foi. Cette glose cite de nouveau Hiram et explique qu’il soit passé d’artisan bronzier à maître d’œuvre : « Le Roi HIRAM, dans sa Lettre à Salomon, disait, Et maintenant j’ai envoyé un Homme adroit, doué d’Entendement, habile à travailler l’Or, l’Argent, le Cuivre, le Fer, la Pierre, le Bois, les étoffes Pourpres, et Bleues, la Toile fine et Cramoisie ; aussi à graver toute sorte de Gravure, et à pénétrer tout Artifice qu’on lui soumette, en compagnie de tes Hommes habiles, et des Hommes habiles de mon Seigneur David ton Père. Cet ouvrier divinement inspiré confirma cette Réputation en édifiant le Temple, et en le pourvoyant de tous ses accessoires, bien au-delà des Accomplissements d’Aholiab et de Betzaleel, car il était aussi universellement capable en toutes sortes de Maçonnerie » (traduction Maurice Paillard).
         Hiram Abif est cité une seconde fois après la description détaillée du Temple : «z(…) Les Artistes curieux de toutes les Nations (…) découvrirent bientôt, que l’Univers entier, toute Habileté en commun, restait de beaucoup inférieure aux Israélites, en Sagesse et en Dextérité d’Architecture, quand le sage Roi SALOMON était GRAND MAITRE de la Loge de Jérusalem, et que le savant Roi HIRAM était GRAND MAITRE de la Loge de Tyr, et que l’inspiré HIRAM ABIF était Maître d’œuvre, et que la Maçonnerie était l’objet des soins du Ciel et sous sa Direction immédiate, quand les Nobles et les Sages considéraient comme un honneur d’aider les Maîtres habiles et Compagnons (…) » (traduction Paillard).
       Troisième et dernière occurrence : « (…) Après l’Erection du Temple de Salomon, (…) les nombreux Artistes qui y avaient été employés, sous la direction de Hiram Abif, se dispersèrent quand il fut achevé(..) » (id.)
       Il s’agit bien entendu de l’achèvement du Temple… Pas un mot n’évoque secret, trahison, ni meurtre, relèvement, inhumation...

          D’autre part, Christopher Wren est cité deux fois, comme en incidence, au hasard des nombreuses pages consacrées à l’architecture anglaise contemporaine : une première fois, « (…) Quand le Roi CHARLES II fonda la Cathédrale de St. PAUL actuelle à Londres, (le vieil Edifice Gothique ayant été détruit par le feu), ce fut beaucoup selon le style de St. PIERRE à Rome, sous la direction du savant architecte, Sir CHRISTOPHER WREN. » Puis, quelques pages plus loin, parmi la liste de plusieurs dizaines d’édifices dits « romains », donc estimables, seul le clocher de Bow-Church, dans Cheapside, est cité comme « bâti par Sir Chri. Wren », lui qui a rebâti plus de trente églises à Londres. On remarque en revanche dans cette liste la mention de trois œuvres dues à « l’incomparable Inigo Jones », et d’une autre due à William Benson, dont on reparlera. On le voit, les références à Wren dans les Constitutions de 1723 sont plus que discrètes, quasiment honteuses. On peut même s’en étonner, vu la carrière exceptionnellement brillante de l’homme, sa célébrité, le grand nombre de ses réalisations, sa présence au sommet de l’organisation du métier – franc-maçonnerie inclusivement. Les attaches stuartistes de Wren, sa récente disgrâce, peuvent expliquer cette discrétion.

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Le mythe d'Hiram fondateur du grade de maître : gravure du XIXe siècle.

          Mais les Constitutions sont reprises et complétées quinze ans plus tard. On sait par ailleurs qu’alors les rites ont fait place à un grade de maître, et que celui-ci se fonde sur le modèle mythique d’Hiram. Dans le nouveau texte d’Anderson, Hiram, Hiram Abbif pour le distinguer d’Hiram roi de Tyr, prend une place importante. Il est évidemment l’architecte et maître d’oeuvre le plus accompli (« the most accomplish’d Designer and Operator upon Earth »). Dans les structures de la Fraternité maçonnique mises en place sous la grande maîtrise de Salomon, il est «MMaster of Work ». Mention est faite de la mort d’Hiram : On pleura la perte du bon Hiram Abbif (« The loss of good HIRAM ABBIF was lamented »). Il faut chercher dans l’annexe appelée « Une Défense de la Maçonnerie » (et datée de 1730) pour trouver un passage qui prouve que toute la légende d’Hiram est en place à cette date : « L’accident grâce auquel le corps de Maître Hiram fut trouvé après sa mort semble faire allusion, d’une certaine façon, à un beau passage du 6e livre de l’Enéide de Virgile… » Cette curieuse analogie, moyennement convaincante, montre au moins à quel point les premiers francs-maçons étaient nourris de culture classique, au point qu’il leur paraît utile d’y trouver la légitimité d’une légende neuve. On trouvera en annexe le passage en question

          En même temps, la place accordée à Wren est elle aussi devenue éminente, et comme architecte, et comme franc-maçon. Trop de passages parlent de lui pour être ici rapportés exhaustivement. En tant que constructeur, Anderson lui reconnaît la paternité de nombreux monuments, de la reconstruction de Londres, et surtout la qualité de « Master of Work » de la cathédrale Saint-Paul, « le plus beau et le plus grand temple de style augustien à l’exception de Saint-Pierre de Rome ». Le style même de l’édifice opère un retour en grâce… Quant à ses fonctions dans l’organisation maçonnique, Anderson lui attribue les postes de Grand Surveillant depuis 1660, Député Grand Maître en 1666, Grand Maître en 1685. Suivons Roger Dachez quand il considère que cette volonté de croire à une ancienne « Grande Logee», dont précisément Wren aurait été le Grand Maître, est aussi factice que la tentative de faire remonter aux temps anciens (lesquels ?) la légende d’Hiram. Reste que l’analogie même entre les deux inventions est significative.

          Selon René Désaguliers (pseudonyme de René Guilly) : « [Dans les constitutions de 1738] nous trouvons un véritable roman historique dont Wren est le héros ». Il écrit notamment : « Le fait troublant pour qui connaît bien l’histoire rituelle de la franc-maçonnerie est que Wren fut enterré dans la crypte de Saint-Paul « dans le coin sud-est ». C’est dans la franc-maçonnerie de 1717 la place du Maître. » Il ajoute : « Mais cela ne prouve rien ». Car il s’agit pour lui de savoir si Wren était franc-maçon. Il conclut d’ailleurs à la véracité de la carrière maçonnique de Wren. Notre questionnement est différent. Et s’il s’agit d’un roman, nous sommes encore plus fondés à en comparer la création à celle de la légende d’Hiram…

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La sépulture de Wren sous le choeur de Saint-Paul.

          Les éditions des constitutions se suivent. Edition de 1783, début de la 4e partiee: « LE ROI George I. arriva à Londres le 20 Septembre, 1714 : et les quelques loges de Londres, désirant un protecteur actif, en raison de l’incapacité de Sir Christopher Wren, (…) crurent bon de cimenter sous un nouveau grand maître, le centre d’union et d’harmonie. » S’ensuit la création de la Grande Loge de Londres. Il n’y a pas lieu de voir ici une critique de Wren, mais seulement la constatation de son grand âge. Il n’est plus en mesure de guider les hommes du métier. D’ailleurs, Londres est reconstruite. Les maçons opératifs n’ont peut-être plus besoin d’un Grand Surveillant.

L’architecture dans la culture anglaise du temps.

          En 1624 était paru le livre de Henry Wotton (1568-1639), The Elements of Architecture, travail de fond sur Vitruve, qui s’adresse non pas aux gens du métier, mais aux dilettantes intéressés par l’architecture, pour permettre à un public profane d’aristocrates érudits d’avoir un regard et un jugement critique sur l’architecture (Théorie de l’architecture, ouvrage collectif, éd. Taschen, 2011). L’architecture devient ainsi un objet de spéculation intellectuelle (id.). C’est par lui qu’est diffusée la connaissance de la triade vitruvienne utilitas, firmitas, venustas, où il est permis de voir un parfait devancier de la triade maçonnique qui en est presque littéralement la traduction : sagesse, force, beauté. Ajoutons que son livre est réédité en 1723.
          Si Wotton faisait autorité, d’autres théoriciens enrichissent la culture architecturale de l’époque qui nous intéresse : Colen Campbell (1676-1729) fait paraître les trois volumes de son Vitruvius britannicus de 1715 à 1725. L’ouvrage est cité par les Constitutions d’Anderson de 1723 à la toute fin de la partie «hhistorique ». L’auteur y commente abondamment l’œuvre de Wren et celle d’Inigo Jones, « le Palladio anglais ». Car Campbell reprend à son compte la thèse de la politisation des écoles de l’architecture anglaise, proclamée par William Shaftesbury. Celui-ci, membre éminent du parti Whig, réclame une architecture anglaise anti-baroque. Inigo Jones est son modèle, tandis que Wren représente tout ce qui est à rejeter, le baroque symbolisant l’absolutisme et le catholicisme. Ce débat national a des échos au Parlement même, où les styles architecturaux correspondent aux oppositions politico-religieuses. Cependant Campbell ne va pas aussi loin que Shaftesbury : il ne condamne que le baroque continental, et la cathédrale Saint-Paul trouve grâce à ses yeux.

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La cathédrale Saint-Paul de Londres.

          D’autres ouvrages d’importance alimentent cette culture architecturale des élites anglaises : James Gibbs (1682-1754) publie en 1728 A book of architecture, et en 1732 Rules for drawing the several parts of architecture. Robert Morris (1701-1754) fait paraître An essay in defence of ancient architecture, et en 1734-1736 Lectures on architecture. Retenons de ce dernier l’idée du « man of taste » (l’homme de goût), qui relie le jugement esthétique au sens moral, où le baroque exprimerait la déformation morale incarnée par l’absolutisme continental (id.).
       On voit combien la société éclairée anglaise, celle-là même qui fonde les loges maçonniques, est imbibée de culture architecturale. On est bien en un temps où, pour reprendre Anderson déjà cité, « les Nobles et les Sages considèrent comme un honneur d’aider les Maîtres habiles et Compagnons ». Il est même assez évident que c'est en prenant modèle sur la société de son époque qu'Anderson a imaginé un tel comportement social, que rien n'atteste, sous la règne de Salomon.
       Les Constitutions de 1723 se font l’écho de cet engouement collectif et des débats auquel il donne lieu : elles exaltent le modèle architectural romain en général, vitruvien en particulier, et rendent hommage à la Renaissance italienne, à Palladio, à Inigo Jones enfin, qualifié de glorieux et d’incomparable. On voit aussi que Wren, quoique ses mérites architecturaux soient admis, demeure lié dans les esprits à une faction, celle des Stuart. Cela peut contribuer à une certaine discrétion des francs-maçons à son sujet. En 1723, il n’est pas innocent de se réclamer de son exemple ou de le prendre pour modèle..

Analogies entre Wren et Hiram

          Or, en 1738, il est réhabilité dans tous les domaines. Entre 1723, date de sa mort, et 1738, Wren est devenu un modèle. Dans le même temps s’est constituée la légende d’Hiram. Il y a une parfaite simultanéité dans l’héroïsation des deux personnages. Cette simultanéité peut déjà intriguer. En 1723, le personnage d’Hiram Abiff devient l’architecte et maître d’oeuvre du Temple. Entre 1723 et 1730, il rassemble sous son nom des légendes, jusque là séparées, de trahison du secret et de relèvement du cadavre. Peu après sans doute, l’invention du grade de Maître Secret y ajoute une inhumation dans le Saint des Saints du temple de Jérusalem.
          Or, comment les maçons de ces années de fondation n’auraient-ils pas fait l’analogie entre les deux « Masters of Work », le personnage inventé et le plus grand architecte que l’Angleterre ait connu et reconnu ?
          A l’évidence, la cathédrale Saint Paul est un reflet du Temple de Jérusalem, à moins que ce ne soit l’inverse. Les représentations du Temple par les graveurs du XVIIe siècle ne l’affublent-elles pas d’une façade baroque ? Et même au second tiers du XIXe siècle, sur le vitrail de la célèbre église Saint Jean de la ville de Chester, Hiram est représenté tenant un plan qui est de toute évidence celui d’une église chrétienne, en croix latine. Même dans cette Angleterre protestante férue de Bible, la lecture de l’Ancien Testament ne va pas sans des réinterprétations chrétiennes anachroniques. La franc-maçonnerie en donne des exemples. Ainsi du calendrier maçonnique, fondé sur les calculs de l’évêque irlandais James Ussher (1581-1656), et non sur le calcul judaïque de la création du monde. Il en va de même de l’orientation du temple maçonnique, qui est celle des églises chrétiennes, à 180 degrés de celle du Temple de Jérusalem. Comment la création du personnage du bâtisseur du Temple aurait-elle pu n’être pas influencée par le souvenir récent du plus grand bâtisseur anglais, par surcroît proche grand ancêtre de la franc-maçonnerie ?

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Vitrail de l'église Saint Jean à Chester.

          L’analogie peut aussi porter sur la trahison. Celle-ci semble absente des légendes antérieures. Elle apparaît entre 1723 et 1730. Or, on peut faire un parallèle avec un épisode de la fin de vie de Wren. Celui-ci a bel et bien été trahi par un mauvais compagnon. Mauvais en ce qu’il a voulu prendre la place du maître, mais mauvais aussi parce que mauvais architecte. En effet, c’est le nommé William Benson (1682-1754), architecte amateur et partisan whig ambitieux, proche de George 1er, qui fit destituer Wren, en 1718, de ses fonctions de Surveillant des travaux royaux (Surveyor of the King’s works). Ensuite, Benson, nommé à la place de Wren, exerça 15 mois d’une surveillance désastreuse : il écarta ses subordonnés les meilleurs, entra en guerre avec ses proches eux-mêmes, exaspéra le Trésor et la Chambre des Lords. Ecarté à son tour en 1719, il fut la cible des satiristes. 

         Ce pourrait n’être qu’une anecdote. Cependant, elle prend de l’importance si on la place dans un contexte culturel où l’architecture a la place majeure, et dans un contexte politique où le stuartiste Wren fait l’objet de manœuvres déloyales du whig Benson. Les francs-maçons du temps ont nécessairement été fortement concernés par ces événements qui touchaient un des plus éminents d’entre eux. Si donc (et si seulement) ils faisaient consciemment l’analogie entre la construction de la cathédrale Saint-Paul et la construction du temple de Jérusalem, le thème de la trahison de l’architecte, sinon de son meurtre, se fait jour.

          Le thème du meurtre dans la cathédrale était familier aux mêmes francs-maçons. Rappelons-nous que le duc de Wharton, Grand maître de la Grande Loge de Londres en 1722-1723, sera l’un des membres de la Loge de Saint Thomas, fondée à Paris par des stuartistes en exil sous le patronage de Saint Thomas Beckett. Celui-ci est généralement considéré comme une figure métaphorique des anglais persécutés contraints à l’exil en France. Mais son assassinat en 1170 dans la cathédrale de Cantorbéry, par des sbires du roi Henri II, a déjà été considéré comme une source possible d’inspiration du mythe d’Hiram (W. J. Williams). Wharton avait été reçu maçon dans la loge de Christopher Wren. Il présidait celle-ci pour l’adoption des constitutions d’Anderson l’année de la mort de l’architecte. Dans son esprit et dans ce milieu stuartiste, il n’est pas impossible que d’autres rapprochements aient mêlé Beckett, Wren et Hiram… Nous sommes évidemment dans de pures conjectures, mais les analogies se renforcent l’une l’autre.

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Meurtre dans la cathédrale : Thomas Beckett sur une châsse d'émail limousin du XIIe siècle.


          Enfin, la gloire posthume, l’héroïsation, de Wren et d’Hiram mérite aussi un parallèle. René Guilly a mis en lumière l’ancienneté du grade de Maître Secret, devenu plus tard le cinquième degré du Rite Ecossais Ancien Accepté mais qui garde les signes d’un quatrième grade archaïque, remontant peut-être aux années 1730. A ce degré, Hiram est enterré dans le Saint des Saints du temple salomonien. René Guilly s’en étonne, jugeant la chose impossible dans l’esprit du judaïsme. Au risque de paraître ici sacrilège, nous pensons que, dans la culture anglaise du XVIIIe siècle commençant, la connaissance intime de l’Ancien Testament n’en empêchait pas une lecture très christianisée. Nous avons au moins montré que cette christianisation affectait fortement les représentations du temple. C’est dire que l’inhumation d’Hiram dans le Saint des Saints peut être vue comme l’inhumation des saints et des grands hommes dans le chœur des cathédrales anglaises. Et, bien entendu, Christopher Wren repose sous le chœur de Saint-Paul.

Conclure ?

          Depuis Lévi-Strauss, on décompose les mythes littéraires en éléments, nommés mythèmes, de manière à les confronter aux éléments d’autres mythes et d’en dégager les structures communes. Peut-on, modestement, essayer de lister les mythèmes constitutifs de la légende d’Hiram et leur attribuer, sinon une source, à tout le moins une ressemblance analogique assez forte pour que ces mythèmes n’apparaissent pas comme des inventions ex nihilo, mais au moins comme des structures de pensée influencées par la culture maçonnique anglaise de l’époque ? Sans doute faudrait-il entrer plus dans le détail, mais en première approche, retenons huit éléments homogènes et leurs sources possibles.
- Hiram architecte du temple : Wren.
- Le mauvais compagnon : Wren.
- L'assassinat dans le temple : Thomas Beckett.
- Le secret non révélé : Betsaléel (ms Graham).
- Le relèvement du cadavre par trois compagnons : Noé (ms Graham).
- L’acacia : l’Enéide (Anderson 1738).
- La parole substituée : Noé (ms Graham).
- L’enterrement dans le Saint des saints : Wren.

          On le voit, ce découpage simpliste (on doit pouvoir faire mieux) permet de trouver dans le modèle Wren une bonne analogie avec trois mythèmes sur huit. Surtout, le modèle Wren pourrait fournir le fil directeur, le cadre général unificateur des légendes antérieures. Sa vie et sa mort permettent de cristalliser autour du personnage du grand architecte du temple tous les mythèmes préexistants. Comparaison n’est pas raison, dit à juste titre la sagesse populaire. L’analogie ne fait pas preuve. Mais le raisonnement analogique est constitutif du raisonnement scientifique aussi bien que du symbolisme maçonnique. A tout le moins, il fonctionne ici assez bien comme une hypothèse, qui mérite sans doute des recherches plus approfondies pour être validée ou invalidée, et rangée ou non dans la catégorie des rapprochements fantaisistes – voire à quel degré sur l’échelle de la fantaisie.

 

BIBLIOGRAPHIE

Théorie de l’architecture, ouvrage collectif, éd. Taschen, 2011.
Roger Dachez, Hiram et ses frères, Véga, 2010.
Roger Dachez : Hiram et ses frères : une légende fondatrice, Renaissance traditionnelle, n° 129, janvier 2002.
Maurice Paillard : Reproduction des Constitutions des francs-maçons ou Constitutions d’Anderson de 1723 en anglais et en français, Twickenham, 1952. Cette édition bilingue a le mérite de reproduire autant que possible la typographie d’origine, y compris dans la traduction française.
James Anderson et W.J. Hughan, Anderson's Constitutions of 1738, reproduction,  Kessinger Publishing Legacy reprints, Whitefish (Montana), 210.
René Désaguliers, Sir Christopher Wren, architecte et franc-maçon, Renaissance Traditionnelle, n° 52, octobre 1982.
Articles du Dictionnaire de la Franc-maçonnerie sous la direction de Daniel Ligou (PUF), de l’Encyclopédie de la Franc-maçonnerie sous la direction d’Eric Saunier (Pochothèque), de Wikipedia.
Lévi-Strauss : Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958, et autres ouvrages.
W.J.Williams : Masonic personalia, 1723-39”, 1928.

ANNEXE : Virgile, Enéide, III, 22-45 :

Près de là, justement, se dressait un tertre que recouvraient
des branches de cornouiller et un myrte hérissé de rameaux touffus.
Je m'approchai et tentai d'arracher du sol des branches vivaces
pour couvrir les autels de leurs rameaux feuillus.
J'assiste alors à un prodige effrayant, étonnant à décrire.
En effet, le premier arbuste coupé de ses racines est arraché du sol,
et laisse s'écouler des gouttes d'un sang noir, qui souillent la terre
de leur infection. Un frisson glacial secoue mes membres
et, d'épouvante, mon sang glacé se fige dans mes veines.
J'essaie à nouveau d'arracher à l'autre plante une tige souple,
pour comprendre les causes secrètes de ce prodige.
De l'écorce du second arbuste s'écoule aussi un sang noirâtre.
Remuant mille pensées, je vénérais les Nymphes champêtres,
et l'auguste Gradivus qui règne au pays des Gètes :
les priant de rendre favorables ces visions et de conjurer ce présage.
Mais lorsque, après, je m'attaque avec plus de force encore
à une troisième tige, luttant agenouillé contre le sable qui résiste,
– vais-je le dire ou me taire ? – , j'entends, venant du fond d'une tombe,
un gémissement pitoyable et une voix qui parvient à mes oreilles :
ʻ Énée, pourquoi lacérer un malheureux ? Épargne un homme enseveli,
évite de souiller tes mains pieuses. Non, de moi Troie n'a pas fait
pour toi un étranger ; et ce sang ne s'écoule pas d'une branche.
Ah ! Fuis des terres cruelles, fuis un rivage avide :
je suis Polydore.

(Traduction Bibliotheca classica selecta)

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