Nomisma histamenon de Michel VII Parapinace (1071-1078).



MONNAIES « SCYPHATES » : 

DE L’ANALOGIE STRUCTURALE A L’HYPOTHESE IDEOLOGIQUE.

A la mémoire d’Olivier Clément.

Les explications techniques.

Le nomisma histamenon (c’est-à-dire de bon poids) émis par les empereurs de Byzance prend sous le règne de Michel IV le Paphlagon (1034-1041) une forme en cupule, très exactement en ménisque, nommée concave, ou scyphate à la suite d’une confusion (1). Gardons ici ce joli nom impropre, par cuistrerie assumée et pour l’amour du grec. Les hypothèses les plus répandues sur sa raison d’être se réclament surtout de causes pratiques, telles que la facilité d’empilement, ou la plus grande solidité que la forme assurerait à des pièces de faible épaisseur. Ces arguments seraient plus convaincants si la forme s’était imposée ailleurs du fait d’une supériorité quelconque. Le premier semble confirmé par l’expérimentation (selon M. Pierre Crinon, qu'il en soit remercié). Pour étayer le second, on montre aisément que la forme concave (ou convexe) offre une vraie résistance à la pliure, risque couru par des pièces de faible épaisseur. Mais la forme présente un risque nouveau qui est celui de l’écrasement. Surtout, on verra que le nomisma ne devient mince qu’au moment où il devient scyphate. Auparavant, son épaisseur suffit à le protéger de ce risque. Aurait-on modifié la forme pour protéger d'un risque inexistant ? De façon plus farfelue, nous avons trouvé sur un site anglo-saxon l'idée que la forme donne une plus jolie sonorité aux pièces, notamment quand elles s'entrechoquent dans une bourse... On trouvera en fin d'article une annexe exposant la théorie rencontrée en Bulgarie en août 2011.

Grierson attribue l’apparition de cette forme à un défaut de frappe : « The coins are thin and often slightly concave, or at least not quite flat. As yet this was no more than a defect in striking, and not, as it later became, a formal indication of debasement… 2» .  Puis il considère que la forme est maintenue pour signifier l’affaiblissement du titre, alors que les pièces de métal pur, quel que soit le métal, demeurent plates. Pourtant, il semble difficile d’attribuer à un défaut de frappe, et une pratique complexe demandant à confectionner deux coins opposés de la même courbure, et la constance de cette pratique qui touche immédiatement (dès Michel IV) plusieurs coins successifs ; s’il s’était agi d’une maladresse, on pouvait la corriger, mais il n’en a rien été ; il nous semble déjà y avoir ici l’expression d’un choix délibéré. D’autre part, il est contradictoire de voir dans la forme scyphate l’indication de l’affaiblissement du titre, puisqu’au contraire elle affecte au premier chef les monnaies de bon poids (histamena de 4,55 g), tandis que les pièces d’or plus légères (tetartera de 4,13 g) demeurent plates. D’ailleurs, les analyses effectuées montrent que la dégradation du titre affecte les deux monnaies d’or simultanément et dans les mêmes proportions. Enfin, à notre sens, ce point contribue à écarter la thèse du défaut : n’est-il pas permis de supposer que le plus grand soin soit apporté aux meilleures monnaies ?

De façon plus argumentée, François Delamare, Pierre Montmitonnet et Cécile Morrisson proposent une explication mécanique 3. Au terme d’une étude technique très poussée, ils concluent que la modification de forme vient de la volonté d’améliorer la rentabilité des ateliers. En effet, en frappant seulement le centre du flan, la force mise en œuvre est moindre. Et, comme le titre baisse, l’adjonction d’argent rend le métal plus dur, multipliant par quatre la dureté de l’alliage entre 960 et 1150. L’adoption de coins respectivement concave et convexe permet de maîtriser et d’uniformiser la déformation des marges, qui serait aléatoire avec des coins plats. Plusieurs éléments nuisent à la démonstration.

  • - L’adoption de la forme scyphate a lieu alors que la dépréciation est encore minime ; la dureté n’a alors augmenté que faiblement. Il est difficile d'imaginer qu'on ait anticipé la dépréciation du ou des siècles suivants.

    - La concomitance de l’élargissement du flan et de l’adoption de la concavité, reconnue par les auteurs de l’article, ne permet pas de considérer la seconde comme une conséquence du premier plutôt que l’inverse.

    - La surface frappée est de taille sensiblement équivalente à celle des pièces antérieures plus épaisses. Le gain ne peut être que très minime.

    - Le très faible relief de la gravure nous semble devoir être pris en compte dans une analyse de l'énergie mise en oeuvre.

    - L’élargissement du flan et la forme scyphate sont d’abord et surtout appliqués aux monnaies d’or, métal mou. Si la recherche de productivité s’était appliquée aux métaux plus durs, elle aurait eu plus d’efficacité.

Nos auteurs, peu convaincus eux-mêmes, constatent que l’objectif de productivité n’est atteint que très partiellement, et très vite plus que compensé par l’augmentation de la dureté de l’alliage utilisé (4). Il resterait d’ailleurs à démontrer qu’un gain de productivité aurait constitué aussi un gain de rentabilité plus que marginal, dans une société où le coût de la main-d’œuvre était très bas, et en tout cas infime par rapport à la valeur de la production de monnaies d’or (Il est même probable que les notions de productivité et de rentabilité soient des anachronismes totalement dénués ici de signification, même non consciente). Enfin, comme en marge de leur démonstration technique, s’ils notent à juste titre que « les solidi concaves présentent toujours le droit du côté convexe » 5, ils n’en proposent pas d’explication, et cela ne les empêche pas de juger la forme « extravagante ».

Il faut noter surtout que la solution scyphate ne s’est imposée dans la durée qu’à Byzance, alors que les problèmes techniques signalés se sont posés ailleurs. Les mêmes causes ne doivent-elles pas produire les mêmes effets ? Comment les rois d'occident et leurs grands féodaux pouvaient-ils frapper les flans larges de leurs nobles ou lions heaumés ? Revenant sur le sujet dans un article de 2007, Cécile Morrisson confirme que cette persistance de la forme concave ne peut être expliquée par des raisons techniques, et invoque le conservatisme, assorti d’un point d’interrogation 6.

En somme, cette étude technique nous semble mieux expliquer le comment que le pourquoi. Elle ne nous paraît pas démontrer que la forme concave « n’est pas désirée, mais n’est qu’une conséquence des choix techniques détaillés ci-dessus.»  A notre avis, au contraire, ces choix  n’ont de sens qu’en application d’une volonté politique délibérée. Seule celle-ci justifie que la solution scyphate soit copiée par les ducs d’Epire, les rois de Chypre, ceux de Sicile, ceux de Bulgarie, tous dans la dépendance culturelle de Constantinople.  Nous rejoignons la thèse du conservatisme, à condition de ne pas le considérer ici comme une force d’inertie, mais comme une volonté de fidélité aux valeurs traditionnelles qui fondent l'Etat byzantin.

 


 

1 Philip GRIERSON,  “Nummi scyphati, the story of a misunderstanding”, Numismatic chronicle, 1971, pp 253-260. Grierson montre que l’appellation vient de l’arabe et s’applique dès 1024 aux monnaies présentant un triple grénetis, et non pas du grec skyphos, la coupe. Les anglo-saxons parlent donc de cup coins, monnaies en coupe.

2 « Les pièces sont minces et souvent légèrement concaves, ou tout au moins pas tout à fait plates. Jusqu’alors, ce n’était rien d’autre qu’un défaut de frappe, et pas encore, comme c’est devenu plus tard, une indication formelle de dépréciation. » Alfred R. Bellinger et Philip Grierson, “Catalogue of the byzantine coins in the Dumbarton oaks collection”, Dumbarton oaks center for Byzantine studies, Trustees for Harvard University, Washington, 1973.

3 François Delamare, Pierre Montmitonnet et Cécile Morrisson, « Une approche mécanique de la frappe des monnaies. Application à l’étude de l’évolution de la forme du solidus byzantin », dans Revue numismatique, VIe série, tome XXVI, 1984, p 7-39.

4 Pour les aspects techniques et notamment la composition du métal des pièces et leurs poids, voir aussi la remarquable étude de Cécile Morrisson, Claude Brenot, Jean-Noël Barrandon, Jean-Pierre Callu, Jacques Poirier et Robert Helleux : 'l'Or monnayé I - purification et altérations de Rome à Byzance", Cahiers Ernest Babelon 2, éditions du C.N.R.S., Paris 1985.

5 Article cité, p. 25.

6 Cécile Morrisson, "Coins monétaires byzantins", dans Conii e scene diconiazione, Lucia Travaini et A. Bolis éd., Rome, 2007, pp. 241-252.

Mis à jour (Jeudi, 29 Septembre 2011 08:37)