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L'art macabre dans l'Yonne

Texte issu d'une conférence donnée aux Amis du Vieux Villeneuve, à Villeneuve-sur-Yonne, et publié dans le numéro 50 des Etudes villeneuviennes, Villeneuve-sur-Yonne, 2016 - avec ici quelques ajouts et corrections, ainsi qu'une iconographie plus importante.

(photos Frédérique Pasdeloup et Marc Labouret)

       Le département de l'Yonne est le plus riche de France en art macabre, ces représentations de cadavres nombreuses surtout au XVIe siècle. L’Yonne possède le plus grand nombre de rencontres des trois morts et des trois vifs, des représentations éparses des plus diverses, et surtout trois monuments macabres exceptionnels : la danse macabre de la Ferté-Loupière bien connue, mais aussi la chapelle des Ferrand à Joigny et la Belle-croix de Neuvy-Sautour.

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Porche de Ligny-le-Châtel.

       L’art macabre trouve ses origines dans des poèmes répandus dès le XIIIe siècle : dit des trois morts et des trois vifs, vado mori, danse macabre… Au même siècle, le mot « macabre » semble apparaître en premier lieu dans la chanson de geste de Gaufrey, où c’est le nom d’un roi sarrasin. Le mot lui-même semble bien venir de l’arabe, puisqu’il signifie dans cette langue « cimetières ». Ensuite, nul doute que les événements du XIVe siècle ne contribuent à populariser le thème, que ce soit la grande peste de 1348, la guerre de cent ans, le tragique "bal des ardents" ou le massacre de Nicopolis.

       Il s’inscrit en tout cas dans le cadre de l’évolution des mentalités religieuses, entre les conciles de Latran et de Trente. La piété devient plus individuelle et se caractérise par un sentimentalisme pathétique. L’art voit alors se répandre les thèmes de Christ aux liens, de piétas, de mises au tombeau, tous bien représentés dans l’Yonne. Quant à eux, les poèmes macabres se traduisent en peinture à partir de la fin du XIIIe siècle, et ces représentations se répandent au XIVe, se multiplient au XVe, déferlent dans la première moitié du XVIe. En France, ils disparaissent avec le concile de Trente, qui restreint l’imagerie catholique à des thèmes plus orthodoxes.

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Rencontre des trois morts et des trois vifs, Saint-Fargeau, chapelle du cimetière.

       Le thème le plus représenté est celui des trois morts et des trois vifs. On l'appelle "dit" quand c'est un texte, "rencontre" quand c'est une représentation. On connaît une centaine de rencontres des trois morts et des trois vifs en France, dont huit dans notre département : Courgis, Lindry, Parly, la Ferté-Loupière, Saint-Fargeau, Saints-en-Puisaye, Vieux-Migennes, Villiers-Saint-Benoît. La Puisaye en connaît le plus grand nombre, dont la présence est sans nul doute liée à celle des matières premières colorantes, la fameuse ocre. Le poème raconte comment trois jeunes nobles s’adonnent à la chasse, activité frivole entre toutes, quand ils s’égarent près d’un cimetière ; alors, ils voient trois cadavres se lever et s’adresser à eux pour leur reprocher leur insouciance : « Nous avons été ce que vous êtes, vous serez ce que nous sommes. »

       Ce thème connaît de nombreuses variantes : à Lindry, les personnages sont figés côte à côte ; à Saint-Fargeau, les trois morts sont au contraire gesticulants, et l’un d’eux jette son javelot qui tue l’un des chasseurs ! Certaines sont très fragmentaires, éventuellement réduites à un seul personnage, d’autres bien conservées…

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Rencontres des trois morts et des trois vifs à Lindry, Parly et Courgis.

       La danse macabre est à la fois plus célèbre et beaucoup plus rare. Il n’en demeure en France que sept, peintes sur les murs des églises. Celle de la Ferté-Loupière en est l’exemple parfait. C’est une farandole où des cadavres (squelettes ou « transis » qui ont encore la peau sur les os) entraînent vers la mort et la décomposition des représentants de toutes les classes de la société, depuis les plus grands (pape, empereur, cardinal, roi…) jusqu’aux moindres (paysan, enfant, ermite).

       Contrairement à la rencontre des trois morts et des trois vifs, elle n’a pas de contenu moralisateur. Elle est ironique à l’égard des grands de ce monde sans être rebelle : elle montre l’égalité de tous devant la mort, dont elle ne retient que l’aspect matérialiste. Elle ignore aussi bien le péché que le salut.

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Danse macabre, la Ferté-Loupière : le roi, l'évêque, le duc - et leurs morts.

       En 1515, ce message est résumé à Neuvy-Sautour d’une manière saisissante par quatre personnages seulement. Ceux-ci sont disposés autour du fût de la Belle-Croix installée depuis une centaine d’années dans l’église de Neuvy-Sautour, mais qui avait été édifiée à l’origine à Boulay, à quelques kilomètres à l’ouest. Situées à six mètres de hauteur, mal éclairés, ces sculptures sont totalement méconnues. Elles sont pourtant exceptionnelles, par leur qualité autant que par leur sujet. Elles représentent, explicitement identifiés, le pape, le roi, l’avocat, le paysan, échantillon représentatif de toutes les catégories sociales : clergé, noblesse, bourgeoisie, paysannerie. Remarquons que le costume royal est encore celui du Moyen-âge, longue robe bleue fleurdelysée. Mais les quatre têtes sont des têtes de mort. Toute la philosophie de l’égalité devant la mort est ainsi exprimée avec un minimum de moyens…

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Neuvy-Sautour : le pape ; le roi.

       A la Ferté-Loupière, la danse macabre est beaucoup plus classique. Elle met en scène 42 personnages : l’acteur, trois morts musiciens, et dix-neuf représentants des hiérarchies terrestres, du pape à l’ermite, chacun étant conduit vers la mort par un transi dansant. Pour l’essentiel, elle est directement copiée sur le livre publié à Paris en 1485 et 1491 par Guyot Marchand, livre dont il faut noter ici que les gravures sont de Pierre Lerouge, qui fut établi un temps à Chablis. Cela en fait une des plus complètes de France. Les costumes du roi et du duc s’écartent du modèle livresque, pour se mettre à la mode italianisante amenée par François 1er. Cela permet une datation des années 1520. Ses dimensions (25 m de long sur 2 m de haut) comme la richesse de ses coloris ont demandé, sans aucun doute, un commanditaire fortuné. Dans cette église, il s’agit probablement de la famille noble qui y a fait faire tant de travaux à l’époque, et dont les armoiries demeurent dans les vitraux nord du transept : les Courtenay.

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Les morts sortent de leurs tombeaux pour se recomposer, à Joigny.

       La chapelle des Ferrand, enclavée dans l’ancien tribunal de Joigny, est édifiée dix ans plus tard. Son commanditaire est Jean Ferrand, prieur de Notre-Dame de Joigny et de Saint-Pierre de Courtenay, chanoine de Sens, archidiacre du Gâtinais, vicaire général du cardinal de Bourbon, seigneur de la Jacqueminière, il est l’autorité ecclésiastique d’une région qui couvre le nord de l’Yonne et l’est du Loiret. Il construit cette chapelle funéraire pour abriter les corps de sa parenté, au milieu du cimetière de Joigny.

       Il en fait un manifeste de la doctrine catholique de la résurrection et du jugementt: sa forme octogonale symbolise la résurrection, l’autel est surmonté d’un bas-relief représentant la résurrection de Lazare (on peut trouver un équivalent au-dessus d’un autel établi sous l’auvent de l’église de Vaux-sur-Yonne), enfin et surtout, les panneaux de l’entablement représentent un exceptionnel jugement dernier macabre.

 

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Le cavalier de l'Apocalypse sur son cheval pâle, Auxerre, Saint Eusèbe.

       Le thème du jugement dernier est abondamment illustré pendant tout le Moyen-âge, et encore pendant la Renaissance. Mais toujours ou presque, les ressuscités sont déjà « recharnés » quand ils sortent de leurs tombeaux. Pas à Joigny, où ils sont dans des états de recomposition variables, du squelette au corps vivant complet. Le mot de recomposition seul dit assez combien le message délivré s’oppose à celui de la Ferté-Loupière, où les personnages vont vers la décomposition. Ici, le représentant de l’Eglise affirme son autorité et répond qu’il ne faut pas craindre la mort, mais le jugement. Jean Ferrand et les Courtenay se connaissaient certainement. Dix ans après la danse macabre de la Ferté-Loupière, le prélat rappelle à l’ordre ses ouailles en réaffirmant la doctrine catholique de la résurrection de la chair et du jugement. A l'heure où les Courtenay basculent vers la Réforme protestante, il est politiquement important de rappeler l'orthodoxie catholique du salut : par les oeuvres et sous la guidance du clergé.

        La pierre tombale de l’église d’Ouanne transmet le même message : au-dessous d’un cadavre en décomposition avancée, la légende proclame la foi du défunt : « Avec mes yeux de chair je verrai mon sauveur. » Car l’art macabre est aussi un art des cimetières et des tombeaux, soit qu’il orne la porte du placitre, comme à Saint-Pierre d’Auxerre ou à Ligny-le-Châtel, un calvaire comme la croix de Saint-Médard à Paron, ou les pierres tombales elles-mêmes, dans les églises d’Ouanne, de Moutiers-en-Puisaye, de Villeneuve-sur-Yonne, et bien d'autres.

 

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Vallery.

       A Villeneuve-sur-Yonne, il s’agit de la curieuse pierre tombale du chanoine Dubour. Elle mérite ici d’être mieux décrite que d’autres monuments. Il faut savoir la trouver dans la deuxième chapelle latérale nord, scellée au mur à gauche de l’autel. Le chanoine Dubour est identifié par la légende, qui date aussi son décès de 1557. Etienne Dubour fut chanoine de Sens et curé de Villeneuve-le-Roi de 1534 ou 1536 à sa mort. Il a probablement fait faire sa pierre tombale de son vivant, puisque celle-ci a été complétée plus tard avec la date du décès, dans un tout autre caractère. Il n’est pas exceptionnel à cette époque qu’on fasse représenter son propre portrait en défunt, ce qui constitue un memento mori très efficace. C’est plus fréquent dans les pays de culture germanique. Le mort est bien ici représenté avec un probable souci de ressemblance : le visage a une vraie personnalité. Le corps presque nu sous son suaire est en train de pourrir, peu abîmé à l’exception d’une large échancrure ventrale, et de vers qui grouillent un peu partout.
       On peut lire autour de la dalle, en commençant par le haut à droite : Cy gist discrette persone maistre estienne dubour pbre en son vivāt cure de nredame de villeneufve le Roy Qui trespassa le SEZESME JOUR du mois de SEPTEMBRE 1557 devāt dieu soit son ame Amen. Et, sous les pieds du défunt :
           Peccavi fateor veniā peto parce fat.
           Parce pater fratres parcite parce deus.
       Il s’agit de la fin de l’épitaphe d’Adam de Saint-Victor, mort vers 1146, gravée sur une plaque de cuivre déposée à la Mazarine. Adam, de l’abbaye de Saint Victor sur la montagne Sainte Geneviève, chantre à Notre-Dame de Paris, est considéré comme le meilleur poète latin liturgique du Moyen-âge. Traduit en vers français par Guy Lefevre de la Boderie en 1582 (Diverses Mélanges poétiques), le texte devient :
          J’ay peché voirement, Seigneur, je le confesse,
          J’en demande pardon, pardonne à ma foiblesse,
          Pardonne au confesseur, Père pardonne moy,
          Vous freres pardonnez, pardonne ô Dieu mon roy.
       Ce texte est donc bien connu au XVIe siècle, et suffisamment apprécié pour servir à l’épitaphe d’un ecclésiastique cultivé.
       Enfin, issus de la bouche du cadavre, deux phylactères disent :
         Mater dei memento mei
         In manus tuas commendo spiritum meum
(Mère de Dieu souviens-toi de moi ; entre tes mains je remets mon esprit.)

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Eglise de Bléneau, bas-côté nord.

        Dans nos pérégrinations icaunaises, on rencontrera çà et là bien d’autres images de la mort. Sans prétendre ici être exhaustif, citons : une gargouille de Toucy ; un graffiti de Lasson ; la claustra de la chapelle Saint-Nicolas à Saint-Florentin ; le beau cavalier de l’Apocalypse dans l’église Saint-Eusèbe d’Auxerre ; à Vallery, plusieurs crânes, dont deux ailés, finement sculptés ; à Bléneau, un hibou perché sur une tête de mort ; un tableau à Pouilly-sur-Serein ; la croix de Saint Médard au cimetière de Paron... Et même un personnage de guignol au musée de Laduz. On peut aussi s’aventurer de quelques kilomètres dans le département de l’Aube, pour admirer l’étonnant vitrail du triomphe de la mort, inspiré de Pétrarque, dans l’église d’Ervy-le-Châtel…

        L'inventaire n’est pas achevé. Mais tel qu’il se présente déjà, à notre époque où l’art macabre atteint des sommets - au cinéma, sur les t-shirts ou sur le crâne en diamants de Damien Hirst (l’œuvre d’art la plus chère du monde) - notre département peut être reconnu comme le meilleur endroit où découvrir que ce thème fut déjà à la mode il y a quelques siècles !

 

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Eglise de Saints-en-Puisaye, mur sud. 

 

Bibliographie :

Utzinger (Hélène et Bertrand) : Itinéraires des Danses macabres, éd. J.M. Garnier, 1996.
Collectif (Musées de la ville de Strasbourg) : Dernière danse – l’imaginaire macabre dans les arts graphiques, éd. des musées de la ville de Strasbourg, 2016.
Groupe de Recherches sur les Peintures Murales : Vifs nous sommes… Morts nous serons, la rencontre des trois morts et des trois vifs dans la peinture murale en France, éd. du Cherche-Lune, 2001.
Mégnien (P.) : la Danse macabre de la Ferté-Loupière, Joigny, 1938.
Les Amis de l’Eglise de la Ferté-Loupière (Lamefel) : L’église de la Ferté-Loupière et ses peintures murales, édité par eux-mêmes, 2013.
Labouret (Marc) et Pasdeloup (Frédérique): J’ouvrirai vos tombeaux – la chapelle des Ferrand et le palais de justice à Joigny, éd. Les Pas perdus, Joigny, 2012.

 

 

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