MARC  LABOURET

Les femmes ont-elles une âme ?

Esquisse d'une histoire de l'âme

en occident

 

La question n’est plus d’actualité. Est-elle pour autant résolue ? Car, si l’on croit savoir à peu près ce qu’est une femme, qu’est-ce qu’une âme ? Le mot français recouvre de nombreuses conceptions incompatibles, notamment quand on s’en sert pour traduire des notions bouddhistes, hindouistes, animistes… Sans parler de l’ancienne Egypte, où, selon les bons auteurs, l’être humain était formé de dix composantes, dont quatre au moins peuvent se traduire par « âme ».

pesee du coeur papyrus ani

Egypte ancienne : la pesée du coeur. En haut à gauche, le bâ, oiseau à tête humaine qui représente un esprit immortel de l'homme. Deux âmes différentes, et il y en a d'autres encore.

De nos jours, et en Europe occidentale, on « croit » ou non à « l’âme ». Il s’agit presque toujours d’une croyance liée à une autre vie. L’âme pourrait presque se définir comme ce qu’il y a en nous d’immortel (peu importe pour l’instant si définir l’âme comme ce qu’il y a d’immortel est une démarche absurde, un raisonnement circulaire : l’âme est ce qu’il y a d’immortel en l’homme, donc l’âme est immortelle).

Presque toujours aussi, cette part de nous-même est considérée comme d’une autre nature que le corps, comme une substance ontologiquement séparée. On dit plutôt avoir une âme qu’être une âme… (comme dans le titre : les femmes ont-elles une âmee?) Elle ne se confond pas avec l’esprit, qu’on relie davantage à l’activité du cerveau. Les questions qui pourraient se poser, à ceux qui se posent des questions, sont donc celles de la plus ou moins grande union entre l’âme et le corps, celle du rapport entre l’âme et l’esprit, enfin celle de l’immortalité de l’une, de l’autre, ou des deux, ou des trois.

D’où vient cette conception commune ? Evidemment du catholicisme, qui nous imprègne depuis des siècles… Et qui s’exprime aujourd’hui officiellement, pour le grand public, de la manière suivante : « L’âme est le principe de vie et de pensée de l’homme. Dans l’Ecriture Sainte le terme âme désigne la vie humaine mais aussi ce qu’il y a de plus intime en l’homme (Mt 26,38) et de plus grand et de plus profond en lui (Mt 10, 28). Créée à l’image de Dieu, la personne humaine est un être à la fois corporel et spirituel. Elément spirituel de l’être, l’âme est immortelle.» (Les références de mes citations sont réunies dans l’hyphographie qui suit l’article)

Mais comment en est-on arrivé là ?

De trois fils se tisse la trame historique des conceptions de l’âme dans le monde chrétien occidental :
- Le judaïsme, et le texte biblique, où l’âme n’est pas distincte du corps ;
- Une âme d’une autre nature, Platon en est le défenseur littéralement idéal ;
- Une âme « forme » du corps : c’est Aristote qui introduit cette notion.
Je vais essayer d’en évoquer les étapes intellectuelles, sachant que je caricaturerai chacune d’elles, et que j’oublierai des jalons.

LA BIBLE

La bible connaît deux mots hébreux pouvant être traduits par âme : neshama, qui est l’haleine de vie, le souffle, et nèfesh, qui désigne le principe vital qui est dans la gorge ou dans le sang.
On pourrait multiplier les citations. Retenons les plus éclairantes (sauf précision contraire, les traductions sont celles de la T.O.B., Traduction Œcuménique de la Bible).
Genèse, 2, 7 : « Le SEIGNEUR Dieu modela l’homme avec de la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses narines l’haleine de vie, et l’homme devint un être vivant. »
Genèse, 9, 4 : « Vous ne mangerez pas la chair avec sa vie, c’est-à-dire son sang » (la Bible de Jérusalem dit « avec son âme, c’est-à-dire le sang »). Idem en Lv, 17, 14.
Ézéchiel, 37, 9 : « Il me dit : Prononce un oracle sur le souffle, prononce un oracle, fils d’homme ; dis au souffle : Ainsi parle le Seigneur DIEU : Souffle, viens des quatre points cardinaux, souffle sur ces morts et ils vivront. »

Et quand Jésus parle du vent, on traduit par l’esprit, à moins que ce ne soit le contraire : Jn, 3, 8 : « Il souffle où il veut, le souffle, et tu entends sa voix. Mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va ; ainsi de tout natif du souffle. » (traduction André Chouraqui)
Et le commentaire de Chouraqui est judicieux : « Le grec pneuma, aussi bien que l’hébreu rouah, signifie à la fois le vent et l’esprit, ce dernier terme devant être dépouillé des significations philosophiques et théologiques dont il s’est alourdi au cours des millénaires. »

Cette notion de souffle comme principe de vie, que nous ne savons traduire que par âme, on le retrouve chez les grecs et les romains. Spiritus, évidemment souvent traduit par « esprit », veut dire le souffle en latin ; comme en grec pneuma, mais aussi psyché, le souffle de vie, la vie, et encore anemos (qui a donné anémomètre), vent mais aussi passion. C’est d’anemos que dérivent, en latin animus et anima, puis en français âme. Pour plus de développements, on peut utilement se référer à l'article "âme" du Dictionnaire de théologie biblique. Je ne cite que le résumé introductif de cet important article : "Loin d'être une "partie" composant avec le corps l'être humain, l'âme désigne l'homme tout entier, en tant qu'être animé par un esprit de vie. A proprement parler, elle n'habite pas un corps, mais s'exprime par le corps qui, lui aussi, comme la chair, désigne l'homme tout entier..."

Il y a beaucoup à dire sur les femmes dans la Bible, mais certainement pas qu’elles manquaient de souffle ni de sang.

SAINT PAUL

On prête à Saint Paul la première conception tripartite de l’homme, en se fondant sur deux citations :
- 1 Thessaloniciens, 5, 23 : « Que le Dieu de paix lui-même vous sanctifie totalement, et que votre esprit, votre âme et votre corps, soient parfaitement gardés pour être irréprochables lors de la venue de notre Seigneur Jésus Christ.»
- Hébreux, 4, 12 : « Vivante, en effet, est la parole de Dieu, énergique et plus tranchante qu’aucun glaive à double tranchant. Elle pénètre jusqu'à diviser âme et esprit, articulations et moelles. Elle passe au crible les mouvements et les pensées du coeur. »
Mais les deux citations prêtent à analyse critique…
La première insiste sur l’unité, non sur la différence de nature. La TOB note qu’il est possible de comprendre et de traduire : « Que toute votre personne, l’âme et le corps… » Cette interprétation permet de récupérer la représentation qu’avait Paul de la personne humaine. La TOB rappelle que chacun des trois termes peut désigner l’homme tout entier, et souligne que nulle part ailleurs ne s’exprime dans la Bible une conception anthropologique à trois composantes.
Quant à la seconde citation, la comparaison avec articulations et moelle prête pour le moins à douter que l’apôtre ait voulu dire qu’esprit et âme sont de nature différente ! Sauf à conclure que notre moelle est mortelle mais nos articulations immortelles, à moins que ce ne soit l’inverse. On peut aussi remarquer que le cœur aussi est cité, ce qui fait quatre ou cinq composantes, et non pas trois ! Enfin, il s’agit de la puissance divine, capable de séparer même ce qui est inséparable…

Il faudrait pour le moins contrebalancer ces deux citations isolées par les nombreuses occurrences unitaires ou dualistes ! Non, vétéro- ou néo-testamentaire, et même chez Saint Paul, la pensée biblique n’est pas celle d’un homme tripartite.

Si on ne cherche pas la petite phrase qui étayerait une conception anachronique, il est clair que pour Paul, l’âme est le principe de la vie physique tandis que l’esprit est le principe de la vie spirituelle. D’ailleurs, quand l’apôtre évoque la résurrection, c’est pour distinguer, non pas l’âme et le corps, mais un corps corruptible et un corps incorruptible : le premier, celui de notre vie mortelle, est appelé « soma psychicon », corps psychique où psyché est ce qui l’anime, le siège des affections, des désirs, des émotions (ce qui intéresse de nos jours les psychologues) ; le second, « soma pneumaticon », corps pneumatique, où pneuma est le souffle de l’esprit, siège de l’intellect.

Quant aux femmes… Paul est le plus misogyne des auteurs bibliques (quoique...), mais il ne dénie aux femmes ni le péché, ni le salut, ni l’âme qui va avec.

PLATON

Selon Platon, le monde est dual : le monde sensible et le monde intelligible ; l’âme seule peut parvenir à la connaissance du monde des idées, qui est la seule réalité authentique ; le corps y fait obstacle. Pourtant Platon définit aussi l’âme par rapport au corps : dans son raisonnement, l’âme est ce qui anime le corps, donc lui préexiste comme le principe de son animation.Raffael 067
« l'âme est principe, puisqu'on appelle animés les corps qui ont un principe interne de mouvement et âme ce principe ; étant principe (de son propre mouvement et de celui des autres) elle est inengendrée, car le principe (α̉ρχή) c'est ce qui est premier : s'il était dérivé il ne serait plus premier ; étant inengendrée, elle est incorruptible, d'une part parce que ce qui ne naît pas n'a aucune raison de périr, d'autre part parce que si le principe pouvait périr, tout le reste qui en dépend serait à jamais anéanti. L'âme ne peut donc naître ni périr, elle n'appartient pas au monde de la génération et de la corruption : elle est immortelle. »

L’âme est donc d’une autre nature que le corps, qu’elle précède et suit dans l’éternité. Cette théorie évoque assez celles des religions orientales.
On peut aussi définir l’âme par son contenu. Platon par exemple lui attribue la tempérance, le courage et la sagesse.
Pour lui enfin, l’âme, qui est une, n’en possède pas moins trois parties discernables : un élément rationnel, un élément irrationnel et concupiscible, enfin un élément irascible.

Les femmes possédent sans nul doute tous ces éléments aux yeux de Platon : il admet que certaines femmes sont supérieures à certains hommes quant à l’intelligence et au caractère. Et dans la République, il se montre des plus égalitaire en prônant pour hommes et femmes les mêmes éducation et fonctions. L’âme va sans dire.

ARISTOTE

Contemporain de Platon, Aristote étudie méthodiquement toutes les connaissances de son temps. L’âme lui fournit la matière d’une étude systématique. Est-elle une substance, une qualité, une quantité ? Est-elle divisible ou indivisible ? Peut-on dire que l’âme du cheval est la même que celle de l’homme, ou chaque espèce a-t-elle un genre d’âme différent ?lesprit

Aristote passe en revue les différentes facultés de l’âme, en allant de l’inférieure à la supérieure : ce sont les facultés nutritives, désirantes, sensitives, locomotrices et intellectuelles. Les plantes n’ont que la faculté nutritive, les animaux y ajoutent le toucher ou d’autres sens, l’homme développe les facultés supérieures.
La pensée semble propre à l’homme ; mais si celle-ci n’est qu’une espèce d’imagination, elle est liée au corps de façon irrémédiable, car l’imagination suppose la sensation et par suite le corps. Toutes les affections de l’âme sont données avec un corps. Aristote prend l’exemple du courage ou de la douceur. Les affections sont des formes engagées dans la matière et l’étude de l’âme relève du physicien.
L’âme selon Aristote est la forme du corps. Le composé indissociable des deux est l’être vivant. La forme est acte moteur, tandis que la matière est puissance mobile. Matière et forme d’une chose ne peuvent être séparées : il n’y a pas à rechercher si l’âme et le corps sont une seule chose, pas plus qu’on ne le fait pour la cire et l’empreinte. Ce n’est pas le corps ou l’âme qui existe, mais le corps animé.

Ce matérialisme aura une belle postérité, de La Mettrie à Jean-Pierre Changeux.

L’âme individuelle est-elle immortelle ? Si l’âme a une fonction qui lui est propre, et qui reste indépendante du corps, alors elle est immortelle. Mais tel n’est pas le cas pour Aristote. L’intellect ne peut pas se passer des sens, l’esprit ne pense jamais sans images, donc l’intellect humain est mortel.

Quant aux femmes, elles ne sont ni plus ni moins animées que les hommes ou les chevaux. Sans oublier l'âme nutritive, qu'elles partagent avec les cactus, entre autres végétaux.

Pourtant, une discrimination sexuelle de l’âme apparaît avec Aristote : l’embryon, selon lui, acquiert une âme intellective à 40 jours pour les garçons et 80 jours chez les filles. Ces affirmations seront reprises sans esprit critique par Thomas d’Aquin et les autres théologiens après lui, jusqu’à l’époque contemporaine.

SAINT AUGUSTIN

De la conception antique de l'âme, Augustin retient que tout vivant est animé, doté d'une âme (anima, féminin), mais il réserve cependant le terme d'animus (masculin) à l'âme rationnelle ou esprit (mens). C'est dans l'esprit des doctrines platoniciennes qu'il définit l'âme humaine comme « une substance douée de raison et apte à gouverner un corps » (De la grandeur de l'âme, XIII, 22). On l’entend bien : âme et esprit sont une seule et même chose : de mens dérive mental. Cela ne l’empêche pas de comporter des niveaux hiérarchisés, du végétatif à l’intellectif.
Par ailleurs, en théologien chrétien, il retient une conception de l'âme individuelle caractérisée essentiellement par son rapport au Dieu créateur : l'âme est capax Dei "capable de Dieu" (La Trinité, XIV, 4, 6, 8, 11), porteuse de ce Dieu à l'image duquel elle a été créée. Aussi est-elle le point d'accès essentiel à Dieu "plus intime à moi-même que moi-même".

L’homme n’est pas sans anima, la femme n’est pas sans animus. La femme comme l’homme peut dire « Moi, l’âme ».

AVERROES

Averroès est un important relais de la pensée occidentale, entre les grecs et les chrétiens, principalement entre Aristote et Thomas d’Aquin. Il estime comme Platon qu’il existe une intelligence universelle, un intellect unique commun à tous les hommes qui pensent, et comme Aristote que les âmes individuelles sont périssables. C’est évidemment ce que refusera Thomas.

lazareChapiteau de Vézelay (XIIe siècle): l'âme du pauvre Lazare est emmenée par les anges dans le sein d'Abraham (Lc XVI, 22). Le sein d'Abraham est un espace intermédiaire distinct du paradis. Il accueille, dans l'attente de la résurrection et du jugement dernier, les âmes des présumés justes.

SAINT THOMAS D’AQUIN (1224-1274)

Avec Thomas d’Aquin, nous nous rapprochons enfin notablement des notions modernes. C’est lui qui établit durablement une théologie complète et cohérente, qui inclut la notion d’âme reçue par l’Eglise jusqu’à nos jours, compatible avec le dogme de la résurrection de la chair.
Thomas s’efforce de rendre compatibles la science d’Aristote (la plus complète de l’époque) et la doctrine chrétienne. Il interprète donc le philosophe grec en fonction du dogme. Thomas admet que l’âme a besoin d’un objet corporel pour connaître, mais non pas d’un organe corporel. Ainsi l’âme devient immatérielle, donc peut être immortelle. L’astuce consiste -enfin- à distinguer l’âme des facultés intellectives. Le tour de passe-passe permet d’appuyer la foi chrétienne par la philosophie d’Aristote.

Aucune dualité en l'Homme selon Thomas d'Aquin. L'âme et le corps constituent un seul être. En effet, si l'âme et le corps étaient deux principes ou deux réalités différentes, ils ne sauraient exercer la même activité : « Des réalités ontologiquement diverses ne sauraient exercer d'activité une ». Or lorsque l'Homme agit, il agit de tout son être, son acte est un. L'âme est donc la forme de l’homme, et le corps sa matière.
La forme du corps, c'est-à-dire l'âme, est le principe vital de l'Homme, ce qui lui donne la nature d'homme. Le corps est la matière, principe d'individuation, qui fait qu'un homme est tel homme, et non un autre. L'Homme est donc une unité substantielle ou ontologique. Ainsi quand l'Homme pense, c'est tout le composé corps/âme qui pense en même temps, de même lorsqu'il agit.

La richesse de son propos mérite quelques citations du Commentaire au traité de l’âme (Sentencia libri De anima). Elles mettent en évidence que pour Thomas, l'âme reste synonyme de souffle vital.

- « Or ce qui est commun à tous les êtres animés, c'est l'âme : en cela, en effet, tous les êtres animés se ressemblent. »
- « N'importe qui expérimente cela en lui-même, qu'il a une âme, et que son âme le tient en vie. »
- « Une grande partie des êtres naturels ont une âme, et l'âme elle-même est source et principe de tout mouvement chez les êtres animés. »
- « En apparence, il semble bien que beaucoup d'affections soient communes, et qu'il n'y ait pas d’affection sans corps, comme par exemple se fâcher et sentir et autres opérations de la sorte, où l'âme ne reçoit rien sans intervention de corps. Cependant, si une opération était propre à l'âme, cela paraîtrait avoir rapport à l'opération de l'intelligence. C'est d'intelliger, en effet, ce qui est l'opération de l'intelligence, qui semble le plus être propre à l'âme. »
- « Intelliger n'est pas le propre de l'âme, puisque l'imagination a besoin de corps. Il ne se peut donc pas que cette opération, à savoir, intelliger, aille sans corps. »
- « La respiration est nécessaire du fait que les particules rondes remplissent le corps — étant donné qu'elles sont d'après lui la cause du mouvement dans le corps de l'animal — et qu'elles sont en mouvement continu. Or «ce qui contient» nos corps les contracte avec l'air «et expulse», c’est-à-dire pousse à l'extérieur, celles de ces figures qui procurent aux animaux leur mouvement du fait de n'être jamais en repos; pour éviter que ces particules, une fois éventuellement tout à fait expulsées de nos corps, ne leur manquent, la respiration est nécessaire ; par elle, en effet, se trouvent introduites d'autres particules et celles qui se trouvent à l'intérieur se trouvent empêchées de sortir par celles qui entrent par la respiration. Aussi, a-t-il dit, les animaux vivent aussi longtemps qu'ils peuvent faire cela, à savoir, respirer. On dit que la respiration est l'essence de la vie, du fait qu'elle garde les particules rondes elles-mêmes dans les corps des animaux et en envoie même d'autres à l'intérieur, pour éviter qu'à cause de celles qui sortent, qui se meuvent continuellement, le corps de l'animal ne défaille ; la portée de ce signe est qu'il rend manifeste que l'âme, ce sont ces particules mêmes. »
- « Si donc l'intelligence qui est cause de la bonne opération était la même chose que l'âme, il s'ensuivrait que l'intelligence prudente serait la même chose que l'âme. Or cela est faux, puisque l'âme appartient à tous les animaux, tandis que l'intelligence, dite en rapport à la prudence, semble bien n'appartenir non seulement pas à tous les animaux, mais même pas à tous les hommes. Donc, elle n'est pas la même chose que l'âme. »

Dans cette doctrine, les animaux ont aussi une âme, y compris intellective. Cela justifie de convoquer les cochons de la ville, pour l’exemple, à la pendaison d’un cochon coupable d’infanticide. S’ils n’avaient pas d’âme, à quoi rimeraient les procès d’animaux, voire leur excommunication ? Et cela ne concernait pas que les animaux supérieurs, tels le cochon (dans le cochon tout n’est pas bon), mais aussi les charançons, les sauterelles ou les sangsues ! On a exorcisé des dauphins à Marseille et on a assuré l’équité d’un procès fait aux rats à Autun. Saint Bernard aurait excommunié des mouches…

Alors, pourquoi priverait-on les femmes de ce qu’on accorde aux cochons et aux sangsues ? Franchement ?

 
bourgesTympan de la cathédrale de Bourges : la pesée des péchés. Au registre inférieur, les corps ressuscités sortent de leurs tombeaux. L'un d'eux se tient entre l'archange et le démon. La balance ne pèse pas son âme, mais ses vertus et ses péchés, ceux-ci représentés par des êtres immondes. Pas d'âme dans le tableau.

CONCILE DE VIENNE (1311-1312)

Le concile de Vienne est surtout connu pour avoir conduit le procès des templiers. Mais il a aussi tranché quelques points de discipline et de doctrine. En ce qui concerne l’âme, il a précisé, ou plutôt confirmé la position thomiste et prétendument aristotélicienne, à savoir qu’elle est la « forme » du corps. Comme toujours, c’est en jugeant des propositions contestables que l’Eglise affirme un nouveau dogme. En l’occurrence, il s’agit des conceptions de Pierre de Jean Olivi.
Pour les pères conciliaires, il s’agissait de trouver une solution aux conflits qui secouaient l’ordre franciscain. Ceux-ci nous importent peu ici, sauf en ce qui concerne le débat proprement théologique. En tranchant entre les factions monastiques, le concile en effet exprime enfin la doctrine catholique de l’âme : «LL’âme raisonnable et intellective est en elle-même et essentiellement forme du corps. »
Comme le souligne Joseph Lecler (Histoire des conciles œcuméniques, tome 8, éditions de l’Orante, Paris, 1964), « le concile n’a pas tranché entre la doctrine thomiste, selon laquelle "l’âme intellectuelle est la forme unique du composé humain" et la doctrine augustinienne qui admet une pluralité de formes. (…) Qu’elle soit forme unique, comme le veulent les thomistes, ou forme suprême d’une hiérarchie de formes (végétative, sensitive, etc…) comme le veut l’école augustinienne, c’est elle qui assure "par elle-même et essentiellement" l’unité de l’homme en sa nature. Toute doctrine qui nierait cette action informante définitive de l’âme raisonnable et intellective est condamnée par le concile, comme mettant en péril l’unité substantielle du composé humain. »
Ainsi, au début du XIIIe siècle, ce qui est rappelé, c’est bel et bien, d’une part, l’unité de substance de la personne humaine, et d’autre part, l’identité de l’âme et de l’intelligence.

Les femmes n’ont rien à voir là-dedans.

 Marc Barcelone 2016 decembre 115Mort de Sainte Marie-Madeleine, par Jaume Huguet, XVe siècle, musée de Barcelone. On voit l'âme de la sainte recueillie par deux anges. A noter qu'il y a là une des contradictions logiques de la doctrine chrétienne : les saints n'attendent pas le jugement dernier pour que leur âme aille au paradis, cependant que les reliques de leur corps restent objet de vénération et sujet de miracles. Ces représentations de l'âme quittant le corps ne sont pas antérieures au XVe siècle.

CONCILE DE LATRAN V (1513)

Enfin ! Avec le foisonnement d’idées de la Renaissance, l’Eglise va faire évoluer sa doctrine. Oh, en termes prudents, et en usant, comme elle aime le faire, de doubles ou triples négations qui rendent le propos peu compréhensible aux profanes.

Il s’agit de condamner les conceptions des théologiens de l’école de Padoue, et notamment Pietro Pomponazzi, qui relit Aristote et n’y trouve aucune confirmation de l’immortalité de l’âme - sacrilège pour les thomistes. Le concile va donc devoir trancher, sans l’avouer, entre Augustin et Thomas, et donner raison à ce dernier. Car admettre que la pensée d’un philosophe de la stature et de l’autorité d’Aristote puisse contredire la foi serait ouvrir la voie à une pluralité d’opinions. Danger ! On est au moment même où Luther reconsidère la doctrine du salut. C’est dire que celle-ci peut à juste titre être considérée comme fragile.

Les pères conciliaires confirment la position unitariste du concile de Vienne : l’âme est la forme du corps. Mais le concile, sous couleur de réaffirmer la décision dogmatique du concile de Vienne, apporte une innovation considérable : il condamne explicitement l’idée que l’âme puisse être mortelle.
Depuis, la doctrine tente de concilier le dogme de la résurrection de la chair et celui de l’immortalité de l’âme. La foi pallie les lacunes de la logique.

Or, le bouillonnement intellectuel de la Renaissance voit aussi ressurgir le néo-platonisme, et donc l’idée d’une différence de substance entre âme et corps. L’affirmation de l’immortalité de l’âme encourage cette conception pas très catholique, qui va aller en se renforçant. C’est bel et bien au début du XVIe siècle que l’âme prend vraiment son autonomie. On va pouvoir désormais oser se demander, contre toute philosophie et théologie traditionnelles, si tel ou tel être a ou non une âme.

 

cochonOù est passée l'âme du cochon ?

ET LES FEMMES DANS TOUT ÇA ???

C’est bien à ce moment-là, et pas avant, que l’Eglise catholique est accusée par des polémistes protestants d’avoir contesté que les femmes aient une âme. L'histoire semble prendre racine vers la fin du XVIe siècle : le luthérien Lucas Osiander l'Ancien présente ainsi un incident du concile de Mâcon de 585, connu par Grégoire de Tours : « De plus, on confondit lors de ce synode un évêque qui prétendait que la femme ne peut pas être appelée être humain (mulierem non posse dici hominem). Voilà bien une question sérieuse et digne d'être discutée dans un synode. Moi, j'aurais mis cet évêque à garder les porcs. Car si sa mère n'était pas un être humain, il était apparemment né d'une truie. »

On trouve une idée analogue dans un pamphlet anonyme de 1595 : Disputatio nova contra mulieres, qua probatur eas homines non esse, (Nouveau débat contre les femmes, où il est prouvé qu’elles ne sont pas des hommes). Ce texte affirme que les anabaptistes dénient une âme aux femmes. Simon Gedik (Geddicus), universitaire luthérien, répond par un contre-pamphlet intitulé Defensio sexus muliebris («DDéfense du sexe féminin »). La Disputatio et sa réfutation furent souvent rééditées. Une version en est encore imprimée à Lyon en 1647, sous le titre Sur le fait que les femmes n'ont point d'âme, et n'appartiennent pas à la race humaine, comme le prouvent maint passages des Saintes Écritures. Ce livre attire l'attention des censeurs catholiques, et le Pape Innocent X l'inscrit à l'Index par décret du 18 juin 1651.

On fait dire au concile de Mâcon ce qu’il n’a jamais dit. Il avait seulement et clairement tranché une incertitude, qui n’était que linguistique : dans la Genèse, quand Dieu crée « l’homme », le mot latin « homo » concerne-t-il l’espèce humaine (dont les femmes), ou seulement sa part masculine ? La question se posait parce que le mot homme commençait à porter l’ambivalence qui est toujours la sienne aujourd’hui en français. Aucune ambiguïté dans la position de l’Eglise, pas plus à Mâcon en 585 qu’en d’autres lieux et temps.

Le succès de la fallace ira croissant, comme thème anticlérical démagogique. Repris par Pierre Bayle, le marquis de Sade et même Victor Hugo ! Puis mentionné comme vérité historique au XXe siècle par des auteurs divers et souvent respectables, et notamment Benoîte Groult, Jacques le Goff, Hervé Bazin, Michel Onfray ! A qui se fier ?
La fabrique de la rumeur fonctionne encore.

warlord 2(Hors sujet : à noter que c’est aussi au XVIe siècle, de la même manière, qu’apparaît la légende du droit de cuissage, qui ne repose sur aucune vérité historique, mais dont le thème racoleur sera avidement repris : par Voltaire, Michelet, puis d’innombrables auteurs libertins… Au cinéma, citons, en 1965, le beau film de Franklin Schaffner « Le Seigneur de la guerre », avec Charlton Heston et Rosemary Forsyth. Affiche à gauche)

Voilà pour l’âme des femmes, qui n’a jamais été contestée par quiconque pense que l’être humain en a une. Reste à voir les sottises modernes sur le sujet de l’âme, inépuisable.

DE DESCARTES A GUENON

René Descartes est le premier depuis Platon à affirmer la dualité substantielle de l’âme et du corps. Voilà l’âme indépendante du corps, et débarrassée du souffle vital. Remarquons pourtant que Descartes éprouve encore le besoin de les rattacher l’une à l’autre par la glande pinéale… Il dénie une âme aux animaux, conçus comme des «mmachines ». Descartes (dont vous voyez à droite et ci-dessous le crâne, dont la glande pinéale a disparu, et donc quitté par l'âme) aura une influence déterminante sur l’histoire des idées, qu’il soit approuvé ou qu’il soit, le plus souvent, contredit.descartes

Ainsi, bizarrement, c’est bel et bien de celui qui passe (non sans raison) pour un parangon de rationalisme que vient la conception la plus irrationnelle et si répandue…

Bien sûr, d’innombrables auteurs ont émis sur l’âme des théories plus ou moins personnelles et respectables, comme Pierre Leroux ou George Sand (qui, comme son nom ne l’indique pas, est une femme).

On trouve encore un magnifique développement de l’interrogation sur l’âme dans l’expérience de la pesée de l’âme à la mort. En 1907, un états-unien, Duncan McDougall, s’efforce de peser un moribond avant sa mort, puis après. La différence de poids est sensée mesurer le poids de l’âme, qu’il estime de 21 grammes. Passons sur l’absolue nullité des conditions expérimentales. Ce qui ici est intéressant, c’est qu’on éprouve toujours le besoin d’attribuer des propriétés physiques à une âme sensée être immatérielle. Ici une masse, ailleurs un lieu ou un temps. On pourrait aussi, en toute logique, essayer de se servir d'un anémomètre...

Enfin, et encore, Guénon dit une belle ânerie, quand il prétend que « dans toutes les traditions occidentales », l’être humain est tripartite, formé d’un corps, d’un esprit et d’une âme. Il ne précise pas, et on cherche en vain, dans quelle tradition il a pu trouver une telle tripartition. Comme à son habitude, il invente la tradition qui va avec sa théorie. En effet, cette conception est absente du catholicisme, on l’a vu. Ne parlons pas du protestantisme, puisque Guénon le condamne sans réserve. Quelles autres «ttraditions » reste-t-il en « occident » ? Les survivances de pensée magique plus ou moins païenne ? Mais nous ne savons guère ce que les gaulois, les basques, les germains, les étrusques, pensaient de l’âme. La pensée musulmane, qui est bien présente en occident ? La philosophie grecque ? Mais lui-même s’attarde sur ses différentes conceptions pour les écarter de son propos. Force est de constater que, comme d’habitude, l’affirmation péremptoire de Guénon n’a aucune consistance.

Rien de « traditionnel » donc dans sa théorie. Mais n’est-elle pas, de fait, la conception propre au monde moderne depuis Descartes (ne riez pas) ? Une de ses caractéristiques est d’intervertir les contenus de l’âme et de l’esprit. Au moyen-âge, quand les deux mots en sont venus à se séparer, l’âme était le principe de vie qui animait le corps physique, tandis que l’esprit était détaché du corps et d’une autre nature (sans être immortel pour autant). Maintenant, au contraire, l’âme est ontologiquement distincte (pour ceux qui y croient), alors que l’esprit, pratiquement identifié à la pensée, est le résultat de la chimie du cerveau. Mais c’est peut-être seulement affaire de mots. C’est toujours affaire de mots.

Beaucoup plus récemment (2015), un polytechnicien (précision qui est probablement sensée le rendre compétent en âme) illustre ce retour à Platon. Il prétend démontrer notre immortalité ! Il trouve que la doctrine de Saint Thomas et de l'Eglise manque de cohérence, et revient à Platon : y a  qu'à dire que l'âme est distincte du corps, et tout redevient évidemment très simple. On efface les siècles de christianisme, avec leurs livres saints, leur foi, leur théologie, la doctrine du salut et de la résurrection de la chair qui est un des dogmes essentiels rappelés dans le credo. Pourquoi pas ? Mais l'auteur se dit "chrétien hors-norme": il remplace une contradiction par une autre. L'équation n'est pas résolue.

Conclure ? Depuis qu’il y a des hommes, il en est qui essaient de comprendre, et pour cela analysent, distinguent, divisent, aussi bien les facultés mentales et psychiques que la matière. On ne va pas s’étonner que ceux qui cherchent à analyser les composantes spirituelles de l’être humain n’y trouvent pas tous la même composition. Les anciens égyptiens sont des précurseurs de Freud et Jung. Aujourd’hui, nous distinguons couramment l’esprit, l’intelligence, la sensibilité, la morale, l’inconscient, le subconscient, le cœur, les sentiments… Faut-il reconnaître à l’une ou l’autre de ces composantes, ou à un de leurs composés, une existence séparée, autonome, voire immortelle ? C’est à l’honneur de notre temps que de laisser chacun libre d’y croire ou non.

 

BIBLIOGRAPHIE ET HYPHOGRAPHIE

Parmi une bibliographie et une hyphographie surabondantes, je voudrais indiquer ici les livres et sites auxquels je suis le plus directement redevable.

La Bible, principalement les livres de la Genèse, les quatre Evangiles, les épitres de Saint Paul. Ne pas hésiter à confronter différentes traductions.
Nouvelle histoire de l'Eglise, sous la direction de L.-J. Rogier, R. Aubert, M. D. Knowles, éditions du Seuil, Paris, 1963-1975, 5 volumes, et surtout le tome 2 : le Moyen-âge, par M. D. Knowles et D. Obolensky.
Histoire des conciles oecuméniques, sous la direction de Gervais Dumeige, éditions de l'Orante, Paris, 1963-1964, et principalement les volumes 8, Vienne, par Joseph Lecler, et 10, Latran V et Trente, par O. de le Brosse, J. Lecler, H. Holstein et Ch. Lefebvre.
La Spiritualité chrétienne, tome II, le Moyen-âge, P. Pourrat, J. Gabalda éditeur, Paris 1924.
Vocabulaire de théologie biblique, sous la direction de Xavier Léon-Dufour, 2e édition, le Cerf, Paris, 1970.
 
philo.pourtous.free.fr/Articles/A.Perrin/ameetcorps.htm
www.lemondedesreligions.fr/savoir/le-christianisme-s-est-il-trompe-sur-l-ame-14-09-2015-4976_110.php
 

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