MARC  LABOURET

Le suaire de Turin

est-il d'origine extra-terrestre ?

L’objet connu sous le nom de « suaire de Turin » alimente des polémiques depuis son apparition à Lirey, en Champagne, au milieu du XIVe siècle. Les uns y voient le linceul de Jésus, les autres une imposture médiévale.


suaire turin

Je ne vois guère d’intérêt à redire les arguments des uns et des autres. Tout me semble avoir été dit. Par honnêteté, j’indique au préalable que les mécanismes de ma crédulité personnelle m’inclinent à accorder plus de crédit aux scientifiques qu’aux métaphysiciens, et à rejeter vigoureusement tout ce qui me semble relever de la pensée magique. Mais ce qui ici m’intéresse, ce qui me semble justifier que j’ajoute ma petite voix marginale au débat, c’est d’essayer d’analyser les contradictions des différents argumentaires, que ce soit ceux des partisans de l’authenticité ou ceux des opposants. Il y a des enseignements à en tirer.

Ceux qui croient que le suaire de Turin est celui de Jésus-Christ emploient le mot de sindonologie pour désigner leurs réflexions et hypothèses à son sujet. Cette prétention à une sorte de scientificité est une façon d’exprimer la considération dont ils entourent l’objet, et le respect qu’ils pensent dû à leurs chères études. Les «ssindonologues » sont toujours des croyants, qui cherchent à établir que les images qui apparaissent sur le fameux tissu sont celles du cadavre de Jésus crucifié et ressuscité. Il va sans dire que les autres, croyants ou non, n’y voient que des calembredaines.

Le mot vient du grec sindon (Σινδών), « I fin tissu de lin à l’usage des Indiens ; p. anal. sorte de mousseline. II objet fait de cette étoffe de lin : 1 robe légère / 2 ceinture. » (Bailly)


reliques1oviedoLe saint suaire d'Oviedo, lui, correspond au texte de Saint Jean. Ce serait le "soudarion" couvrant le visage du mort.

Le choix du mot sindon est en lui-même tendancieux. Certes, les trois évangélistes synoptiques, Matthieu, Marc et Luc, l’emploient. Mais Jean utilise othonia, traduit toujours par bandelettes, et soudarion pour un linge qui aurait couvert le visage. Le mot sindonologie indique déjà que ceux qui s’y adonnent ont fait leur choix a priori. Je reviendrai dans la dernière partie sur les contradictions entre sindonologie et textes évangéliques. Et on trouvera en annexe les extraits du texte grec.

Un mot d’abord quant à ce qu’on peut appeler l’authenticité de cet objet. C’est une notion à plusieurs étages.
- Bien entendu, premier étage incontesté, l’objet existe, quoique la plupart de ceux qui en parlent, comme moi, ne l’ont jamais vu ni touché et ne le connaissent que par des photographies.
- Second étage : de quand date-t-il ? Et nous avons le choix : est-ce une authentique création médiévale, ou une authentique fausse relique byzantine, ou remonte-t-il au 1er siècle ? C’est cette dernière hypothèse, l’ancienneté maximale, qui sera considérée comme l’authenticité de deuxième niveau. Ne nous demandons pas pourquoi personne ne cherche s’il ne pourrait pas être encore plus ancien…
- Troisième étage : est-ce un vrai linceul, d’un vrai cadavre, quelle qu’en soit l’époquee?
- Quatrième étage : est-ce le linceul d’un crucifié du 1er siècle s’étant appelé Jésus ?
- Cinquième étage : est-il l’authentique linceul d’un fils de dieu ressuscité ?
Selon le niveau auquel on se situe, les enjeux ne sont pas de la même nature. En fait, les trois premiers étages ne devraient intéresser que les archéologues et médiévistes. Ils sont purement matérialistes et ne devraient être traités que par des moyens d’une stricte rationalité. Même le quatrième étage n’a pas d’implication théologique. Mais chacun conditionne le suivant. C’est pourquoi les partisans d’une authenticité de niveau 5 s’attachent d’abord à prouver l’ancienneté au niveau 2, sans laquelle les étages supérieurs ne devraient pas avoir lieu d’être discutés.

On le voit immédiatement : l’étude du linceul a un versant scientifique et technique, et un versant exégétique et métaphysique. Il saute aux yeux qu’aucune preuve ne pourra établir que l’image est celle de Jésus (authenticité du cinquième niveau), même s’il existait des indices permettant d’attribuer le tissu à l’ensevelissement d’un homme crucifié vers l’an 30. Y voir une image de Jésus-Christ relève donc, et relèvera toujours, en tout état de cause, de la croyance. A plus forte raison y voir une preuve de sa résurrection, et donc de sa divinité.

L’existence même d’un débat m’étonne. Les rationalistes ont réponse à leur éventuel questionnement, par l’histoire et la physique. Les croyants ont, ou devraient avoir, ou pourraient avoir, réponse au leur par le recours à l’irrationnel miraculeux, qui permet de tout expliquer. S’ils en ont besoin.
Il semblerait donc que les uns et les autres cherchent à convaincre les indécis. Les papes, peut-être, qui n’ont pas tranché. C’est là qu’il convient d’avoir des arguments solides, et non des élucubrations tortueuses sans valeur intellectuelle.

durer christ mortLe christ mort de Dürer.

SURPRENANTES TENTATIVES DES SCEPTIQUES

Les historiens n’ont trouvé aucune trace convaincante d’une existence de l’objet avant son apparition à Lirey. Aucune continuité n’est justifiée avec des linges évoqués ailleurs et avant. En outre, les documents de l’époque médiévale disent sans hésitation que la relique est un faux. Tant que d’autres documents plus crédibles n’apportent pas d’élément nouveau, c’est la seule hypothèse plausible.
Les physiciens, quant à eux, ont réalisé en 1988 des analyses du carbone 14 conformes aux protocoles scientifiques, et même dans des conditions plus rigoureuses que les exigences scientifiques habituelles. Elles sont indubitables. De toutes manières, il n’y a aucune raison pour que toute autre analyse ne soit pas autant contestée que celles-là !
En l’état, la science, qui se reconnaît faillible, partielle et provisoire, est en droit et en devoir d’affirmer que le suaire est un authentique objet médiéval. Et les hommes d’Eglise ne disent pas autre chose, depuis le quatorzième siècle.

Il convient ici de remarquer que des scientifiques rationnels de toutes convictions pourraient, sans contredire celles-ci, admettre, si tel était le cas, que l’objet daterait du 1er siècle et serait originaire de Palestine. Et même que l’homme représenté aurait été flagellé et cloué. Cela ne prouverait rien quant à la personne du crucifié, moins encore quant à une éventuelle résurrection, qui reste bien le fond de la question ! Cela montre aussi que les scientifiques n’ont pas de vrai motif pour fausser les résultats de leurs analyses : même une authenticité de niveau 4 n’aurait pas d’implication métaphysique. La question est sans enjeu pour les athées.

Il apparaît donc parfaitement absurde d’expérimenter l’empreinte d’un bas-relief couvert de peinture sur un linge. Et d’autant moins que le résultat n’a rien de convaincant !
Notamment, il n’est pas utile d’imaginer un bas-relief. Déjà difficile à imaginer : il n’y a guère de ce genre de sculpture au moyen-âge qui nous occupe, surtout un bas-relief, en quelque sorte, en ronde-bosse : car le dos aussi serait en bas-relief… Oserai-je dire que ça ne tient pas debout ? Disons plutôt que c’est inutile. Je ne vois pas dans les images du suaire d’effet de relief significatif. Même les cheveux, de part et d’autre du visage, sont représentés frontalement, et non étalés comme le seraient ceux d’un homme en position allongée. Quelques représentations de christs morts (celui de l'église d'Auray, ceux dessinés ou peints par Dürer, Mantegna et Holbein) illustrent ici ce que peut être la position naturelle d'un cadavre. Sur le suaire, les bras sont représentés à l’horizontale, les coudes relevés, et non affaissés de façon naturelle : sinon, les mains ne pourraient pas cacher le sexe. Evidemment, on peut sans doute forcer la position d’un cadavre (pourquoi les disciples de Jésus auraient-ils procédé de la sorte ?). Reste que leur position n’est pas naturelle, pas plus que leurs proportions ne sont réalistes.
Bien au contraire, c’est la frontalité de l'image qui saute aux yeux, et qui serait un bien meilleur argument de scepticisme ! Nous avons en effet des vues de face et de dos, mais où sont les images des flancs, des côtés des jambes, de la plante des pieds ? Encore plus invraisemblable, le sommet de la tête n’apparaît pas comme s’il avait été enveloppé : les images de la tête apparaissent de face et de dos, mais se touchent de façon tangentielle. Comment concevoir la formation d’une image par projection orthogonale ? Ce ne peut être ni une empreinte, ni l’effet d’un « rayonnement » qui par définition irait dans tous les sens. Enfin, il est assez difficile d’imaginer les disciples de Jésus tenant le suaire sur les côtés jusqu’à ce que les humeurs du cadavre y aient laissé une légère trace.


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L'empreinte d'un corps par Yves Klein : on n'y voit que du bleu !

Il devrait suffire aux rationalistes de dire qu’il s’agit d’une œuvre d’art. Cela explique les erreurs de proportion, ainsi que la position anormale des bras et des pieds. Les légers effets de relief attribués à l’image peuvent simplement relever des choix ou des maladresses de l’auteur. En fait, l’imagination artistique suffit à tout expliquer. Rasoir d’Ockham ! Et quitte à demander l’intervention d’un artiste, autant ne pas sous-estimer les possibilités de celui-ci ! Les créateurs de l’époque maîtrisaient suffisamment le dessin et les couleurs pour faire un faux direct. Ils pouvaient aussi utiliser un mannequin vivant (voire un cadavre de l’époque). Il n’y a pas plus de mystère du suaire que de mystère des cathédrales : seulement des hommes de talent.

Avec les connaissances historiques assurées, et surtout après les analyses du carbone 14, aucun argument scientifique supplémentaire n’est nécessaire. Essayer de répondre aux objections des partisans donne créance à leurs arguments.

En somme, c’est une représentation en harmonie avec l’imagerie médiévale : voir les christs aux liens et surtout les centaines de mises au tombeau qui se répandent dans toute la France aux XVe et XVIe siècle… L’image a sa place dans les livres d’histoire de l’art, au chapitre gothique. Notons qu’elle n’a pas encore le réalisme des attitudes que prendront les christs morts au siècle suivant, mais encore le hiératisme des gisants. En revanche, les représentations ultérieures du Christ mort montrent bien à quel point la représentation du suaire de Turin est irréaliste. C'est une représentation symbolique.

Et la création d’une telle œuvre s’explique parfaitement par les mœurs du temps. Le culte des reliques, activité économique importante et rentable, a suscité l’ingéniosité des inventeurs de reliques : combien de crânes de St Jean-Baptiste, de saints prépuces (13 recensés !), de saints nombrils ? Ah, il y aurait lieu à analyses ! Et, naturellement, combien de saints suaires ? Il faut bien que tous ne soient pas vrais.

 

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Le suaire de Besançon, selon l'imagerie d'Epinal.

TROIS TERRAINS D’ARGUMENTATION PROSUAIRE

La contestation a priori des données scientifiques

Vous pouvez vous étonner que je classe cette contestation parmi les arguments. Or, cela fonctionne bien ainsi dans l’esprit d’une foule crédule. Puisque les savants nient l’authenticité, et que les savants ont toujours tort, qu’ils sont à la solde des rationalistes, si les savants disent une chose, c’est le contraire qu’il faut croire. Les sindonologues fondent leur pseudo-science autoproclamée sur le rejet de la science, comme tous les zozotéristes. Cela va causer quelques contradictions intéressantes.

suaire turin 238x300Parenthèse : il est à remarquer que le débat sur l’authenticité du suaire naît au moment même du grand conflit entre cléricaux et anticléricaux. Auparavant, le suaire n’intéresse guère. Soudain, et grâce à la modernité (la photographie), il devient un enjeu. D’abord, l’absence ou l’ignorance de données sérieuses de datation permet d’utiliser le suaire comme un étendard contre les athées stupides, les libertins irréligieux, et autres anticléricaux. Puis, depuis que les données existent, l’étendard demeure brandi, contre les rationalistes. L’ennemi a un peu changé, pas les tranchées. Formes du même combat antimoderne.

Seconde parenthèse (août 2019): il est non moins remarquable que l'intérêt pour le célèbre tissu se développe, sous forme d'études comme sous forme de dévotion, en un temps où le culte des reliques tombe généralement dans l'oubli le plus complet, voire dans le ridicule. Qui s'est vraiment offusqué du vol, en 1998, des crânes de Saint Lazare à Autun et Saint Philibert à Tournus ? Aussi bien le chanoine Grivot que les gendarmes ont pris ces vols avec un humour significatif (voir l'article de Libération en cliquant ici). Le succès du suaire de Turin, sa modernité, sa rentabilité même, tiennent à la fascination, toute contemporaine, pour les images, qui deviennent plus importantes que la réalité. Le fameux "choc des photos" de la "société du spectacle" ! Il n'est pas complètement paradoxal que le combat antimoderne soit en fait une émanation de la modernité.

En 1988, une analyse scientifique est effectuée à la demande du cardinal-archevêque de Turin, pour faire cesser les débats. Une fois les analyses publiées, « le mystère reste entier » lit-on ! chez les prosuaires… C’est alors que la contestation des analyses scientifiques fonde la « sindonologie ». C’est bien l’intervention de la modernité et de la science qui fait réagir les partisans de l’authenticité. Au lieu de clore le débat, il en est relancé. Les prosuaires vont simultanément utiliser trois genres d’arguments contradictoires : la contestation des résultats scientifiques, la prétention à encore plus de science, enfin l’anti-explication. Ils inventent le terme sindonologie pour montrer l’ambition de leur recherche.

Bien entendu, toute référence scientifique des prosuaires est aussi inutile qu’imaginaire. Elle est même contre-productive : en admettant la valeur de la preuve matérielle, elle met en danger l’argumentation surnaturelle, seule possible au 5e étage ! Si j’étais croyant, je saurais ma foi invulnérable aux arguments de la rationalité. Mais, en se positionnant sur le terrain de la preuve, les sindonologues justement ouvrent la porte à la critique de la foi. A quoi sert de s’attacher à des preuves matérielles de l’authenticité ? Si son origine est surnaturelle, tout ce qui le concerne peut l’être tout autant. De même que les créationnistes prétendent que dieu a créé les fossiles en tant que fossiles. Il aurait pu, pour des desseins qui nous échappent, choisir la datation au carbone 14 de son choix. Aucune raison de la contester, si dieu l’a voulue médiévale.

Pour contester les données scientifiques, les prosuaires vont procéder de diverses façons peu compatibles entre elles : tout fait ventre.

a. Au nom de la science elle-même, par affirmations péremptoires mais sans preuve : le tissu ne pourrait être que réalisé au Moyen-Orient au premier siècle (ignorant les arguments en sens contraire), les pollens retrouvés sur le tissu viendraient du Moyen-Orient… (à partir de prétendues études dont il a été prouvé qu’elles étaient sciemment mensongères) Inventions sur le sang, dont des sindonologues croient connaître le groupe et même l’ADN… Alors que les scientifiques n’ont même pas pu prouver que c’est du sang.

b. En soulignant les limites de la science, limites qui existent réellement. Mais leurs affirmations pseudo-scientifiques en ont bien davantage. En contestant par exemple les échantillonnages de tissu prélevés pour analyse, ils ne se rendent pas compte que leurs prétendues analyses ne reposent quant à elles sur aucun prélèvement, et relèvent de la seule imagination.

c. Par hallucinations : l’un croit pouvoir reconnaître des pièces de monnaie posées sur les yeux, et même en lire la légende ! Un site qui l’affirme ne remarque même pas qu’il se contredit lui-même puisqu’ailleurs il dit que la paupière apparaît déchirée. Ce ne serait pas visible si une monnaie la recouvrait. Une autre réussit à lire des légendes peintes à l’époque romaine sur le linceul pour l’authentifier. Que personne d’autre n’a jamais vues. Et sans se rendre compte que l’endroit du linceul où elle place ces mentions est le moins probable et le moins commode : au centre du tissu, sur l'empreinte même du visage (donc à l'intérieur du linceul replié autour du corps).

Allez, pour l’amour de la numismatique, je vous rapporte deux citations renversantes :suaire002

- « Dans l’Antiquité, la coutume des Juifs était de mettre une pièce de monnaie dans l’orbite des personnes qui étaient ensevelies. Depuis 1978, l’analyse du Saint Suaire montrait que le corps de Jésus le crucifié avait bénéficié de cette coutume. Par l’image tridimensionnelle il a été déterminé que la pièce de monnaie déposée sur l’œil gauche portait ces lettres écrites en grec : TIBERIOY KAICAPOC (Tibère César). »
Je n’ai pas trouvé trace de cette prétendue coutume funéraire juive, ni de sa confirmation par l’analyse de 1978 (je ne désespère pas). Quant à la prétention à lire sur une « image tridimensionnelle » une légende monétaire imprimée sur un tissu, c’est de la pure science-fiction. La monnaie évoquée est bien connue. Un exemplaire en est reproduit ci-dessous à gauche. Elle mesure 16 mm de diamètre. Les lettres, le plus souvent difficilement lisibles, mesurent moins de 1,5 mm de hauteur. Que dire de l'épaisseur que devrait déceler une vue tridimensionnelle ? Les lire, imprimées sur des fils de lin d'environ 1 mm d'épaisseur, ne peut relever que du fantasme.
Reste à faire remarquer que s’il y avait sur le suaire une ou deux empreintes de monnaies, cela ruinerait toute théorie sur la formation de l’empreinte du corps par le contact biologique (humeurs, sueur, etc.). Les sindonologues donnent, une fois de plus, un argument contre l’authenticité, ou tout au moins des arguments contradictoires entre lesquels ils devraient bien choisir.

(La fameuse "image tridimensionnelle" (ci-dessus à droite) a été réalisée en 1973 par des ingénieurs de la NASA. Ils ont exécuté un balayage informatique de l'image, analysé la densité de la teinte et transformé la densité de la teinte en apparence de relief, les points les plus clairs étant les plus proches de l'observateur. Il faut beaucoup de conviction préétablie pour lui trouver le moindre réalisme ou une valeur probante de quoi que ce soit. Evidemment, rien ne permet d'affirmer la présence de pièces de monnaie.)

112 s l1600 cSeconde citation :
- « (…) Un numismate spécialiste en monnaie ancienne, le Dr Agostino Sferrazza, a expliqué ses recherches afférentes à l’image de l’œil droit. Il l’a rapprochée d’une monnaie romaine gravée d’une crosse ressemblant à un point d’interrogation correspondant aux caractéristiques découvertes sur le Suaire. Chez les Étrusques, le lituus était un bâton terminé par une crosse qui servait pour les rites sacrés ; notamment pour le bornage des temples et déterminer les augures. De là proviendrait la crosse des évêques et le mot de « liturgie ». Mais surtout sur cette monnaie est inscrit le nom de Lentulus. C’était un consul romain qui était en Palestine vers les 26 après Jésus Christ. Ponce Pilate était gouverneur de Judée entre l’an 26 et 36. Le Christ a été crucifié en l’an 33. Cette pièce de monnaie en cuivre est un lepton de peu de valeur à l’époque ; il était en usage du temps du Christ en Palestine. L’expert en date la confection vers l’an 29 après J.C. et déclare avoir fait cette découverte le Vendredi saint dernier. »
Ce que nous dit vraiment ce numismate (d’ailleurs en général compétent) n’a rien de choquant. Il n’affirme pas avoir lu sur le suaire les légendes d’une pièce quelle qu’elle soit ; uniquement qu’il voit une trace en forme de point d’interrogation ou de crosse. Le reste, c’est un rapprochement analogique marqué du signe de la foi. En fait, avant lui, la trace en question était plutôt interprétée comme celle d’une déchirure de la paupière. Sindonologues ! Il faut choisir entre les deux ! Et il faut choisir entre les légendes de la monnaie : la légende porte, soit Tibère César, soit Lentulus, pas les deux.

Arguments pseudo-scientifiques

Et, sans cohérence aucune, la sindonomanie additionne aux arguments pseudo-scientifiques l’argument antagoniste de la preuve par le mystère. On ne sait pas, donc c’est surnaturel. L’image est vraie puisqu’on ne sait pas comment un corps a pu la produire. C’est bien sûr un raisonnement circulaire : on affirme que l’image a été produite par un corps, ce qui évidemment ne s’explique pas. On imagine alors des rayonnements mystérieux, des réactions chimiques improbables…
Pour l’un, l’émission de neutrons par le tremblement de terre qu’aurait occasionné la mort de Jésus (Mt 27 : 51-60) aurait entraîné une réaction des particules d’azote provenant du cadavre (mais à ce moment, Jésus est encore en croix, pas dans son linceul) ! Pour un autre, c’est la désintégration d’atomes de deutérium causée par la résurrection du corps ! Encore un autre invoque l’action des protons provenant de la désintégration du corps de Jésus ; ils ont jauni le tissu tandis que les neutrons transformaient le carbone 13 en carbone 14, ce qui a rajeuni le tissu et explique les analyses scientifiques qui le datent du moyen-âge ! Qui dit mieux ?
Ces explications ont au moins l’avantage de faire hurler de rire les physiciens, qu’il est parfois difficile de dérider : comment un rayonnement de particules aurait-il pu se produire verticalement, vers le haut et vers le bas, mais pas sur les côtés ?

Elles peuvent tout autant surprendre les théologiens chrétiens, puisque pour eux la résurrection n’est en rien une désintégration du corps. Pour le croyant, le corps de Jésus s’est ranimé, est sorti du tombeau, et quarante jours plus tard s’est élevé dans les cieux (ascension). Mais c'est bien le même corps, avec le même deutérium, le même azote, les mêmes protons et les mêmes neutrons.

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Le christ mort d'Auray (Morbihan).

L’anti-explication, ou la preuve par l'absurde

Puisque nos sindonologues ne peuvent expliquer scientifiquement qu’un corps ait pu produire cette image, au lieu d’admettre qu’elle ne vient pas d’un corps, ils déduisent bizarrement que l’image est authentique. Mais si l’image est simplement peinte, et non produite par un cadavre, toutes ces hypothèses tombent à l’eau. Alors, il est essentiel de prétendre qu’aucun artiste médiéval (ni contemporain !) n’aurait été capable de peindre de cette manière, qu’on ne voit pas trace de coups de pinceau, etc. On prétend que les couleurs retrouvées ne correspondent pas aux matériaux utilisés par des peintres… Je cite un site sindonomane : « … Absence de trace d’intervention humaine, de colorant, de pigments organiques, de réaction physico-chimique. Le processus de formation des images n’a encore connu aucune explication scientifique sérieuse à ce jour et personne ne saurait reproduire une image comparable en l'état actuel de la science (argument très fort en faveur du caractère non naturel de l'image) ».
- Pas de pigment ? Un chimiste de l’équipe de 1978 a bel et bien trouvé vermillon, garance… Les sindonologues l’ignorent, volontairement ou non.
- Pas de trace de pinceau : mais on peut peindre de tant d’autres manières ! Et notamment par l’application de la toile sur un corps couvert de peinture (en fait, pas très pratique). Ne pas l’évoquer !
- La toile n’est colorée qu’en surface, ce qui prouverait que ce n’est pas de la peinture. N’avez-vous jamais vu un vieux tableau dont la peinture se décolle, ou les techniques de rentoilage par séparation de la couche picturale et de la toile ? Ce n’est possible que parce que, justement, la peinture ne pénètre pas la toile ! Si même quand il y a une couche régulière et épaisse de peinture, la toile n’est colorée qu’en surface, à plus forte raison le sera-t-elle si elle est juste effleurée par un léger tamponnage pour donner l’impression d’un toucher partiel !

stephanie bodinL'art peut tout... Voyez à gauche les étonnants linges de la plasticienne Stéphanie Bodin (avec son aimable autorisation).

Quelle ignorance d’une part, et d’autre part quel mépris pour le génie humain… Et, naturellement, après avoir vainement essayé d’utiliser les données scientifiques dans le sens qui leur convient, les sindonologues ne peuvent plus que les refuser et même les disqualifier. Ils arrivent ainsi à un raisonnement ahurissant : le paradoxe de l’anti-explication : l’ignorance prouve la vérité.

Croire au suaire parce qu’on ne sait pas comment il a été produit, considérer qu’il n’a pu être réalisé de main d’homme ? Mais c’est s’engager à accepter la preuve du contraire si elle était fournie. Les prosuaires ne peuvent faire état que de leurs opinions. Toute référence à la science qui refuse les conclusions de celle-ci est un leurre. On est en droit de dire : je suis persuadé qu’un jour on pourra prouver autre chose. Pas de faire dire à la science des choses contradictoires.

Autre preuve par l’absurde : le tissu est remarquablement conservé pour un tissu vieux de 2000 ans, donc il est miraculeux, donc authentique. Confondant. L’auteur de cette étonnante réflexion ne peut envisager que cette jeunesse soit tout simplement réelle…

mantegna le christ mortLe christ mort de Mantegna.

Ah ! le suaire de Turin doit avoir été envoyé sur terre pour illustrer Tertullien : Crucifixus est Dei filius ; Non pudet quia pudendum est. Et mortuus est Dei filius ; Credibile est quia ineptum est. Et sepultus resurrexit : certum est quia impossibile (en français : « Le Fils de Dieu a été crucifié ? Je n'ai pas honte puisqu'il faut avoir honte. Le Fils de Dieu est mort ? il faut y croire parce que c’est absurde. Il a été enseveli, il est ressuscité : c’est certain puisque c'est impossible.») En dernière analyse, cela signifie : je n’y crois pas parce que c’est vrai, c’est vrai parce que j’y crois. Convaincant, non ?

Cette anti-explication se retrouve chez les dupes des cercles de culture. Ceux-ci, crop circles en anglais, agroglyphes pour les pédants, sont les créations plus ou moins artistiques de plaisantins qui dessinent des figures géométriques dans les champs de céréales, et laissent croire que ce sont des messages extra-terrestres. Malgré les aveux de leurs inventeurs, malgré des modes opératoires parfaitement identifiés (et simples), il reste des victimes de ce durable canular. Leur propos est du même type que celui des sindonologues : d’une part prétendue impossibilité de la confection par des humains, et d’autre part arguments pseudo-scientifiques : traces (imaginaires) d’ondes, ou de radioactivité, ou de modifications génétiques d’origine mystérieuse… Conclusion : même si le génial faussaire de la relique champenoise devenue le suaire de Turin était passé aux aveux, la dévotion à l’objet ne cesserait probablement pas. Autre conclusion possible : c’était peut-être un extra-terrestre, cela expliquerait tout.

LES CONTRADICTIONS EXEGETIQUES

Les textes évangéliques ne sont pas des œuvres d’historiens. Même l’Eglise n’en exige pas l’interprétation littérale (encyclique Fides et ratio, Jean-Paul II, 1998). Elle les considère comme inspirés par Dieu, non pas dictés par lui. Cependant, des fondamentalistes existent dans le catholicisme comme dans l’islam et le protestantisme. Eh bien, ceux-ci ne peuvent que refuser de croire en l’authenticité du suaire, qui n’est pas conforme au texte sacré.

On peut relever trois discordances. La première concerne l’endroit où auraient été plantés les clous, la seconde la nature des linges dans lesquels le cadavre aurait été disposé, la troisième la toilette mortuaire.

a/ Emplacement des plaies.

Des traces interprétées comme du sang par les partisans de l’authenticité (leur nature ne semble pas avoir été établie scientifiquement, mais cela n’a guère d’importance) sont présentes sur l’image au poignet gauche (main et poignet droits étant cachés). Or les textes disent explicitement que ce sont les mains qui ont été percées lors de la crucifixion (Jn, XX, 24-27).

Et nos partisans de développer une démonstration prétendument scientifique de l’impossibilité de crucifier en clouant les paumes. Le poids du corps, disent-ils, déchirerait les mains ; et le crucifié tomberait. On attribue la démonstration à un certain docteur Barbet, dont il est dit aussi qu’il voulait prouver l’authenticité du suaire.

Remarquons qu’il n’y a aucune raison réelle que la trace de sang présumé corresponde exactement à l’emplacement de la plaie, qui n’est pas elle-même visible. Car enfin, une tache de sang ailleurs que sur la plaie peut aussi s’expliquer de diverses façons. Il n’y a là rien de décisif. Les sindonologues seraient plus cohérents en oubliant d’argumenter sur ce point litigieux…

Ce qui doit ici nous étonner, c’est que les partisans voient un argument dans un point en contradiction manifeste avec les évangiles. Puisqu’ils affirment que le suaire est vrai, ils en concluent que c’est l’évangile qui est faux. Ne voient-ils pas combien ce type de raisonnement se détruit lui-même ? Le paradoxe, à peine croyable, est que les partisans ne cherchent pas si le suaire est conforme à l’écriture, mais interprètent l’écriture pour prouver le suaire. Encore un formidable retournement de la charge de la preuve ! Si l’on suppose le suaire authentique, c’est les évangiles qui ont tort.
Mais si les textes sont dans l’erreur sur ce point mineur, pourquoi ne le seraient-ils pas sur le reste, et même sur leurs fondamentaux ? Voilà des croyants qui scient la branche de la croix sur laquelle ils sont assis.

suaire001Encore mieux : l’affirmation est mensongère ! En 1903, un docteur Donnadieu (ça ne s’invente pas) a publié « le Saint Suaire de Turin devant la science » (éd. Charles Mendel, Paris). Ce savant, d’ailleurs catholique, s’essaie à une étude scientifique des photographies du linceul disponibles en son temps. Beaucoup de ses considérations sont caduques depuis que le linge lui-même a été étudié. Toutefois, une des expériences de Donnadieu réduit à néant l’argument Barbet. Donnadieu a, par deux fois et devant témoins, cloué un cadavre à une poutre par une paume, et dressé la poutre en position verticale. Il prouve que, même si le corps est cloué par une seule main, celle-ci résiste et ne se déchire pas. Une photographie en fait foi. Je la reproduis ici. Il serait assez drôle que les partisans d’une image « mystérieuse », eux qui font dire tellement de choses invérifiables aux photographies peu lisibles d’une empreinte douteuse, contestassent une photographie réalisée par un homme de science. Une telle contestation serait en fait une magnifique illustration de mon propos.

Donnadieu fait quelques autres remarques intelligentes. Notamment, il s'étonne, vu les supplices subis par Jésus, flagellation, portement de la croix, couronne d'épines, cloutage des mains et des pieds, puis enfin percement du flanc, il s'étonne, dis-je, que le suaire ne porte de traces de sang qu'aux endroits utiles pour la démonstration. Il devrait en être couvert. L'argument est sérieux.

Et pourtant ! On en oublie ! Et des meilleurs ! Je découvre (en août 2019) un exemple particulièrement instructif, qui devrait suffire à lui seul à faire douter les croyants de l'authenticité du linge. Je cite les Actes de Clairvaux : "Saint Bernard demanda un jour au Sauveur quelle avait été la plus grande de ses douleurs inconnues aux hommes. J'avais, lui répondit Jésus, une grave blessure à l'épaule sur laquelle j'avais porté la croix, et cette blessure était plus douloureuse que les autres (...)." Cette plaie n'a pas laissé de trace sur le linceul de Turin, alors que Sainte Gertrude (vous noterez que je cite les auteurs les plus autorisés, les sources les plus sûres) précise : "Cette croix, après avoir arraché votre chair, pesa sur vos os mis à nu (...)." J'en passe. Le faussaire du suaire n'a pas lu les bons auteurs. Donnadieu non plus. Les sindonologues devraient s'y intéresser, ainsi que vous et moi, d'autant plus que Jésus a précisé à Saint Bernard : "Tous ceux qui la vénèreront (cette plaie) obtiendront la rémission de leurs péchés véniels, et j'effacerai le souvenir des péchés mortels qu'ils ont commis." Ah, ça vaut quand même le coup.StFrGiottoLouvre

Les pseudo-travaux du docteur Barbet ont été critiqués par le chirurgien Frederick T. Zugibe, de New York, dans un article de 1995 où il montre (c'est déjà amusant) que la thèse de Barbet repose sur des erreurs anatomiques, mais aussi (c'est encore plus drôle) que le résultat ne serait pas conforme au suaire de Turin. Il utilise de plus un argument ahurissant, mais que les dévots devraient juger imparable : les différents saints stigmatisés ont tous reçu leurs stigmates dans les paumes et non dans les poignets (à droite, Saint François recevant les stigmates, par Giotto, au Louvre). Lui-même déduit de ses expériences que les clous ont pu être plantés dans le haut des paumes. 

Il est ici à remarquer que l'idée d’un cloutage aux poignets est aujourd’hui très répandue. Or, tous les christs en croix représentés dans l’art jusqu’au vingtième siècle sont cloués par les paumes. Le changement de représentation mentale apparaît avec la sindonologie. Sa seule vraie cause est la confiance faite à l’image de Turin, voire l’envie de lui donner raison.

b/ Type de linge.

Concernant l’ensevelissement de Jésus, les textes sont pour le moins succincts (on les trouvera en annexe). Matthieu, Marc et Luc parlent d’un linceul (grec sindon). Selon Matthieu, le linge était propre (grec kathara, correspondant à l’hébreu kasher, pur). Les trois synoptiques précisent que le corps y aurait été "roulé", ou, selon les traductions, "enroulé" ou "enveloppé", ce qui est incompatible avec l'impression d'images frontale et dorsale. Jean parle de « linges » au pluriel (grec othonia), que toutes les traductions rendent par « bandelettes ». Au moment de la résurrection, Luc change de terme, et passe lui aussi à othonia. Et Jean précise au même épisode qu’un suaire spécifique avait recouvert le visage (grec soudarion). Le texte le plus précis est de Jean : « Ils prirent le corps de Jésus et l’entourèrent de bandelettes, avec des aromates, selon la manière d’ensevelir des juifs. » Jean se présente lui-même comme témoin oculaire, seul évangéliste à revendiquer cette compétence, que lui reconnaît l’interprétation constante de l’Eglise.

Ces diverses descriptions des linges mortuaires et de leur utilisation sont incompatibles avec le suaire de Turin. Le suaire d’Oviedo et la coiffe de Cahors semblent mieux correspondre aux coutumes juives et aux textes.

c/ la toilette mortuaire.

Jean évoque la manière d’ensevelir des juifs. Celle-ci impliquait d’abord le lavage du corps. Aucune trace de sang n’aurait dû tacher suaire, ni linceul, ni bandelettes. Et aurait-on embaumé d’aromates un corps non lavé ? Sur ce point, les sindonologues s’en tirent en assurant qu’on ne faisait pas la toilette des suppliciés… Le tour est-il joué ? Non ! Des archéologues leur objectent que les suppliciés n’avaient pas davantage linceul ni aromates, et étaient jetés dans une fosse commune. En résumé, le corps devrait, soit être lavé, soit ne pas avoir de linceul. Un linceul taché de sang semble devoir être exclu. Je n’ai pas la compétence pour trancher. Notons seulement que cette question de la toilette mortuaire est encore un sujet de contradiction, non seulement avec les archéologues, mais aussi avec l’évangile, ce qui fait beaucoup.

Trois points donc de contradiction évidente. Il ne reste pas grand chose en commun entre le suaire de Turin et les évangiles. La seule réponse possible des dévots du suaire serait de rappeler que les évangiles ne sont pas des récits historiques. Mais alors, à quoi sert le suaire ? Car enfin, puisqu’il y a contradiction fondamentale entre le suaire et l’évangile, l’un ou l’autre ment… Si l’évangile ment, il n’y a plus aucune raison de chercher à rattacher le tissu à un quelconque condamné du premier siècle, qui n'est connu par aucun autre texte. Si le suaire ment, on peut encore être croyant et cohérent. Croit-on en Jésus, fils de dieu ressuscité ? On n’a pas besoin du suaire. Il peut même être gênant.

Les sindonologues s’efforcent de reconstituer le parcours possible du linceul de Jésus entre Jérusalem et Lirey. Ils passent par Edesse et Constantinople, Véronique, le Mandylion, les croisades ou les templiers… Sur la foi d’une sollicitation de textes anciens qui relèvent de la légende ou de la fiction. C’est du roman. Comment, pourquoi, renoncer aux textes évangéliques et se fonder sur des mythes ou des reconstructions hypothétiques ? Qu’est-ce qui légitime la confiance dans un texte plus que dans un autre ?

Toutes ces discordances théoriques amènent à se poser des questions sur les choix de croyance. Certains font un tri parmi les éléments de la doctrine catholique, au prix d’écarts plus ou moins acrobatiques par rapport au dogme. Comment être chrétien en acceptant tels éléments de la doctrine mais en en refusant d’autres ? Au nom de quoi ? On peut être chrétien sans être fondamentaliste : le credo ne prétend pas que les textes évangéliques soient historiques. Les miracles peuvent être considérés par des croyants fervents comme des métaphores, au même titre que les paraboles. Il me semble pourtant que la mort et la résurrection de Jésus sont les fondations de tout l’édifice chrétien. Alors, dans le récit de la mort, de l’ensevelissement et de la résurrection, que peut légitimement contester un catholique ? Quel est le plus petit commun dénominateur du catholicisme ? Heureusement que les églises n’ont plus le goût ni les moyens de brûler les hérétiques : il y aurait du monde au coin du feu.

CONCLUSION : ELOGE DE SAINT THOMAS

1280px Peter Paul Rubens The Incredulity of St Thomas WGA20193L’apôtre Thomas refuse de croire que Jésus est ressuscité tant qu’il n’a pas vu les plaies des mains et du flanc (à gauche, par Rubens, au musée d'Anvers). Cela peut faire de lui le saint patron de l’esprit critique. Et le doute méthodique en matière naturelle a pour corollaire en matière surnaturelle la réponse de Jésus : « Heureux qui croit sans avoir vu ! » Il n’est pas besoin de preuve pour croire. Encore la fameuse démarcation entre science et métaphysique. 

Après un rapide tour des incohérences des sindonologues, il apparaît bien que la seule manière d'accorder le moindre crédit au sacré linge est de considérer que dieu omnipotent est au-dessus des lois physiques et des contingences historiques, et peut susciter des images « acheiropoïètes » (non créées de main humaine) pour la dévotion des croyants. C’est simpliste mais cohérent. C’est du même ordre, en somme, que la théorie orthodoxe des icônes, et singulièrement du mandylion (voir mes études de l’iconoclasme). Mais on peut aussi être croyant sans être crédule (voir article « les secrets des bâtisseurs » à propos de la crédulité).

Quant à lui, l’incroyant a de bonnes et simples raisons de classer l’objet parmi les milliers d’amulettes, icônes et reliques de toutes religions, parmi les gris-gris du vaudou, les vierges remplies d’eau bénite, les empreintes de pied de Mahomet ou du bouddha. Nous ne devrions plus de nos jours tomber dans les excès des querelles iconoclastes, et briser les icônes dont d’autres ont besoin. Dans le mouvement global de désenchantement du monde, considérons, sans pitié ni mépris, comme un mal acceptable, les petites tentatives locales de réenchantement.

En définitive, ce débat fumeux autour d’une image floue semble sans fin possible. Il y a bien peu d’arguments recevables. Il faudrait s’en tenir, soit à la foi, soit à la science. Entre elles, le débat n’a pas lieu d’être. En général, elles ne parlent pas de la même chose, chacune se tient dans son domaine, où elle ne peut être critiquée que par les moyens propres au domaine lui-même : la foi par la théologie, la science par l’épistémologie. Le suaire est dans l’entre-deux. Là où aucun discours n’est audible. Seule s’éternise une guerre de tranchées, où chaque camp s’enlise davantage, et parfois se ridiculise, à chaque tentative d’avoir le dernier mot.

La science, les savants et les rationalistes peuvent se montrer tolérants à l’égard des croyants de toute sorte. Cette tolérance n’exclut pas l’exigence de recherche de vérité qui implique la dénonciation des erreurs, et plus encore des supercheries - la sindonologie en regorge. Mais les vérités rationnelles, toujours partielles et temporaires, ne portent pas sur une éventuelle surnature.

En sens inverse, les croyants s’honoreraient d’avoir l’humilité de reconnaître que leur démarche relève de l’acte de foi, et non de l’impossible preuve. Comment une quelconque preuve matérielle pourrait-elle attester d’une éventuelle vérité spirituelle ? Plus encore, comment la foi peut-elle être compatible avec la mauvaise foi ?


holbeinChrist mort de Holbein. 

HYPHOLOGIE
http://www.suaire-science.com./synthese.htm
http://www.unice.fr/zetetique/banque_images.html
http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1378
http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article562
atheisme.free.fr/Revue_presse/Science_saint_suaire.htm
https://www.amazon.fr/Science-a-lepreuve-du-linceul/dp/B01MS0Y26T/ref=la_B001K7DEZ0_1_9?s=books&ie=UTF8&qid=1493828464&sr=1-9
http://la-verite-depitee.over-blog.com/article-science-le-linceul-de-turin-authentifie-103500156.html
(sur les cercles de culture :) https://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article3146
(expériences du docteur Zugibe :) https://www.shroud.com/zugibe.htm
 
Citations des évangiles :
Mc XV, 46 : Καὶ ἀγοράσας σινδόνα, καὶ καθελὼν αὐτόν, ἐνείλησεν τῇ σινδόνι...
Mt XXVII , 59 : Καὶ λαβὼν τὸ σῶμα ὁ Ἰωσὴφ ἐνετύλιξεν αὐτὸ σινδόνι καθαρᾷ…
Lc XXIII, 53 : Καὶ καθελὼν αὐτὸ ἐνετύλιξεν αὐτὸ σινδόνι
Lc XXIV, 12 : Ὁ δὲ Πέτρος ἀναστὰς ἔδραμεν ἐπὶ τὸ μνημεῖον, καὶ παρακύψας βλέπει τὰ ὀθόνια κείμενα μόνα...
Jn XIX, 39-40 : Ἔλαβον οὖν τὸ σῶμα τοῦ Ἰησοῦ, καὶ ἔδησαν αὐτὸ ἐν ὀθονίοις μετὰ τῶν ἀρωμάτων, καθὼς ἔθος ἐστὶν τοῖς Ἰουδαίοις ἐνταφιάζειν.
Jn XX, 6-7: Ἔρχεται οὖν Σίμων Πέτρος ἀκολουθῶν αὐτῷ, καὶ εἰσῆλθεν εἰς τὸ μνημεῖον, καὶ θεωρεῖ τὰ ὀθόνια κείμενα, καὶ τὸ σουδάριον ὃ ἦν ἐπὶ τῆς κεφαλῆς αὐτοῦ, οὐ μετὰ τῶν ὀθονίων κείμενον, ἀλλὰ χωρὶς ἐντετυλιγμένον εἰς ἕνα τόπον.
Source (remarquable, à recommander) : https://theotex.org

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