MARC  LABOURET

Le carré pavé long mosaïque existe-t-il ?

Rappel de vocabulaire

 

Les termes « carré long » et « pavé mosaïque » inspirent des développements infinis. Parfois délirants. Souvent même, à en juger par les planches qu’on trouve, hélas, sur la toile où elles ne peuvent qu’embrouiller les idées.

En fait, pour utiliser ces termes, il est conseillé de les comprendre avant et afin d’élucubrer en toute connaissance de cause – ce qui reste permis. Et pour les comprendre, il est tout simplement nécessaire de remonter à la source de leur utilisation. Car ces termes ont perdu le sens qui était le leur aux XVIIIe et même XIXe siècles. La franc-maçonnerie, en effet, a fixé dans ses rituels et ses pratiques des mots qui ont perdu leur signification dans le langage quotidien. Leurs significations premières sont évidemment celles qui les ont fait retenir dans notre répertoire symbolique. C’est l’oubli de ces significations qui entraîne des incompréhensions, des confusions courantes et des explications d'autant plus délirantes qu'elles se veulent savantes.

LE CARRE LONG

Il est couramment confondu avec le pavé mosaïque, ce qui entraîne des calembredaines infinies sur ses proportions et sur ce qu’il représente.

Quant à ses proportions, les deux avis les plus habituels sont, soit un double carré, soit un rectangle d’or. Le rectangle d’or, on le sait, est un apport récent dans l’imaginaire occidental, où il est introduit en 1931 par Matila Ghyka. Dans l’imaginaire maçonnique, il n’apparaît qu’après la Seconde guerre mondiale, via Jules Boucher qui dit bien d’autres sottises. Sa présence n’est pas absurde dans le discours des loges qui croient à un Gadl'u, car il symbolise assez bien le rêve créationniste d’un cosmos ordonné par un dessein intelligent. Mais il ne participe pas du corpus symbolique originel qui constitue le langage commun des francs-maçons de tous les rites.

Le double carré n’a pas plus de fondement rituélique ni mythologique. Certes, ce sont les proportions bibliques du hékal, la chambre du milieu du temple salomonien. Mais non celles du temple entier, ni celles du ulam, le parvis où symboliquement se déroulent les tenues d’apprenti et de compagnon.

Il faut donc repartir de sa signification. Elle est assez clairement énoncée par les vieux tuileurs et rituels. Le carré long figure la loge. Le carré long est explicitement utilisé dans l’iconographie maçonnique comme hiéroglyphe remplaçant le mot loge. La loge, ici, n’est ni le temple, ni la terre. Elle ne se confond avec aucun des trois temples fictifs, ou virtuels, auxquels nous nous référons (ni temple utopique à la vertu, ni temple mythique salomonien, ni même temple cosmique). La loge est la communauté des frères et soeurs. Le carré long n’est pas particulièrement représenté, ni au sol du local, ni sur le tapis de loge à quelque grade que ce soit. Ce serait réducteur et inutile. Le carré long est la forme symbolique du local idéal où les rituels nous rassemblent. Aussi symbolique que son orientation prétendue. C’est tout, et c’est assez.

Quant à ses proportions mythiques, elles sont mentionnées par un tuileur ancien, de manière explicite et avec une signification symbolique particulièrement forte. En effet, le manuscrit Wilkinson de 1727 l’indique : « La forme de la loge est un carré long. Pourquoi ? De la forme de la tombe du Maître Hiram. » On sait que celle-ci a trois pieds de largeur, cinq de profondeur et sept de longueur (instruction du maître). Aucune ambigüité, aucune place à l’invention, et une signification dont la force ne peut pas être égalée par quelque élucubration que ce soit, même guénonienne.

Allons, il est temps de dire d’où vient cette expression. Car il ne s’agit pas d’un vocabulaire proprement maçonnique ! Ces mots comme les autres ont été empruntés au langage commun. Ils font partie de ces expressions désuètes dont les loges, en reprenant les rituels séculaires, sont le conservatoire inconscient. Dans le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse, carré « se dit de tout rectangle, et même de tout quadrilatère. Un CARRE long. Un CARRE irrégulier » (1867). Oui, c’est aussi bête que ça. A des époques où le mot rectangle n’existait que comme adjectif à usage des géomètres, on appelait « carré long » ce qu’aujourd’hui nous nommons un « rectangle ». Et vous en trouverez des exemples dans la littérature. J’en ai trouvé deux dans le Comte de Monte-Cristo : le jardin où Morrel guette Valentine est en forme de carré long, de même que le parloir de la prison d’Andrea Cavalcanti. Rien de maçonnique. Restons simples et modestes. Du reste, aujourd’hui, si vous cherchez « carré long » sur votre moteur de recherche, vous ne trouverez qu’une coiffure féminine, considérée comme « tendance ».

LE PAVE MOSAIQUE

Les interprétations variées et contradictoires du pavé mosaïque sont du même ordre.

Ecartons plus fermement encore que pour le carré long, les proportions les plus souvent affirmées sans fondement. Evidemment, commençons par éliminer le nombre d’or du propos ! Celui-ci est un nombre irrationnel, et n’est donc pas compatible avec un damier – sauf de façon tendancielle à l’infini, ce qui d’ailleurs à son tour n’est pas compatible avec l’idée d’une longueur et d’une largeur. Le voyage de loge en loge, autant que l’exploration de l’iconographie la plus autorisée, enseignent la diversité des dimensions du pavé, comme du nombre de carrés inclus. Ainsi, il n’est pas toujours vrai que le nombre de carrés blancs soit égal au nombre de carrés noirs. Il n’est même pas vrai que ce pavé mosaïque soit un rectangle au centre du local : il peut couvrir la totalité du sol de celui-ci, ce qui est conforme à sa justification mythique. Compagnons, voyagez.

En effet, le pavé mosaïque de nos locaux est sensé rappeler le sol du temple de Salomon. Selon les sources, c’est parfois le temple entier (au rite d’York et au REAA, qui ont tous deux recueilli l’héritage des « Antients »), parfois seulement le parvis (au Rite Français traditionnel et au R.E.R., il orne le seuil du grand portique du temple). Cela indique aussi à quel point il est absurde de le sacraliser au point d’interdire d’y mettre le pied ! Bien au contraire, le rite Emulation évoque les sentiments maçonniques qu’on ressent « tandis que nos pieds foulent le pavé mosaïque ». Il est non moins ridicule de le rattacher à Moïse, en jouant sur l’homonymie des deux mots « mosaïque ». On est affligé de trouver cette interprétation sous la plume respectable de René Guilly. On reste pantois devant l’interprétation farfelue de Boucher, selon qui le Maître maçon se déplace mentalement sur la ligne qui sépare les carrés noirs des carrés blancs. Opinion d'équilibriste !

Pas d’ambigüité toutefois : la Bible n’évoque pas de pavé mosaïque, pas plus dans le temple de Jérusalem qu’ailleurs. C’est bel et bien une invention maçonnique. Qui prouve, une fois de plus, à quel point la référence au temple de Salomon est absolument imaginaire, et n’a pas de vraie correspondance avec l’Ancien Testament. 

Son origine mythique établie, on peut approcher sa fonction symbolique. Le pavé mosaïque ("mosaick pavement") est là, selon le manuscrit Wilkinson, "pour qu'un maître y trace ses plans." On croit savoir que les architectes et artistes de jadis (restons flou sur les époques) traçaient leurs esquisses sur des quadrillages préalables, et parfois au sol. Il n’y a donc pas d’absurdité dans cette explication originelle par une référence opérative. Sa présence dans le local correspondrait ainsi à celle des deux pierres : les apprentis travaillent sur la pierre brute, les compagnons sur la pierre cubique à pointe, et les maîtres sur le pavé. Peut-être faut-il voir dans cette affectation la raison de l’absence du pavé mosaïque sur les tapis de loge du grade d’apprenti. Peut-être y a-t-il redondance avec la planche à tracer présente sur le tapis. D'ailleurs, le "manuscrit Wilkinson" et le fameux "Masonry dissected" de 1730 comportent les mêmes répliques, le premier avec "pavé mosaïque" et le second avec "planche à tracer". Ils ont donc bien la même fonction symbolique. En tout cas, on n'a pas vraiment besoin d'une autre explication, sauf à construire des châteaux de cartes. Celle-ci est nécessaire et suffisante.

Enfin, voire surtout, il faut se pencher aussi sur la signification des mots dans les premiers temps de la franc-maçonnerie spéculative. Reprenons notre encyclopédie du XIXe siècle. Après les différentes acceptions du substantif « mosaïque », nous relevons le passage suivant : « Adjectiv. Fait en mosaïque : Pavés mosaïques. » J'en trouve un exemple d’utilisation dans la description par Alexandre Lenoir des monuments qu’il avait réunis dans son Musée pour les sauver du vandalisme révolutionnaire : « Mosaïque moderne, représentant en médaillon le portrait de Louis XV et celui de la Pompadour : Un pavé mosaïque de 11 pieds de long sur 7 de large, exécuté à Rome par un artiste… (le reste sans intérêt ici).» Comme on imagine mal la marquise en damier noir et blanc, il faut bien reconnaître que tout sol en mosaïque, même en couleurs, était un pavé mosaïque. De nos jours, l’adjectif a disparu du vocabulaire profane, qui n’a conservé que le substantif.

 

Il est remarquable que ces deux expressions obsolètes ont été conservées en franc-maçonnerie par les usages rituéliques, essentiellement conservateurs. Il est curieux qu’elles se trouvent aujourd’hui, incomprises et très loin de leurs origines, le plus souvent confondues dans les pseudo-travaux symboliques des loges, et appliquées au même objet ! Les dérives de leurs interprétations, si loin de la clarté lumineuse de leur signification originelle, est bien instructive quant à l'histoire de la symbolique maçonnique. Le premier principe de la logique Shadok ("Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué") est-il en passe de devenir le nec plus ultra herméneutique du chevalier Kadosh ? Faut-il regretter qu'au nom d'un symbolisme mal compris, on s'éloigne en fait de la vraie tradition, ou faut-il se réjouir de vivre la merveilleuse époque d'une franc-maçonnerie dont l'inventivité n'a plus de limites ?

Il n'y a pas lieu, somme toute, de revenir à une maçonnerie disparue. Nous ne sommes pas en dehors de l'Histoire, malgré nos conservatismes linguistiques. On peut tout de même s'interroger sur la sagesse, la force ou la beauté du chaos symbolique d'aujourd'hui. Il y a une bulle symbolique comme il peut y avoir des bulles financière ou immobilière. Les interprétations partent dans tous les sens. De plus, elles sont publiées sur internet ! Paradoxalement, les loges qui se disent les plus attachées à la tradition sont celles qui inventent le plus (Guénon présente la même pathologie). Ce serait peut-être de l'humilité que revenir aux sources. Cela économiserait bien des bavardages. Et un vocabulaire maçonnique maîtrisé permettrait de mieux nous comprendre dans le monde d'aujourd'hui. 

 

 

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